Dans le bureau de Christelle George

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Rien ne nous en apprend plus sur un auteur que d’examiner le lieu où il travaille. Si quelques scénaristes se vantent de pouvoir écrire n’importe où, la plupart d’entre eux ont besoin de se réfugier dans un lieu dédié. C’est dans ce sanctuaire qu’ils passent de longues heures solitaires à créer leurs histoires, coupés du reste du monde.

Pour cette nouvelle édition, je vous propose de nous glisser dans le bureau de ma consoeur scénariste Christelle George.

Christelle George est scénariste de télévision, dramaturge et réalisatrice de plusieurs courts-métrages. Elle a co-écrit le guide Jeune scénariste, tout ce que tu dois savoir ! et anime des formations à l’écriture de scénario.

Depuis combien de temps travaillez-vous comme scénariste ?

Ma première expérience scénaristique a été de réécrire la fin d’un épisode de Rick Hunter, qui ne me plaisait pas, mais alors vraiment pas du tout, quand j’avais douze ans ! Sinon, je travaille réellement comme scénariste depuis une dizaine d’années. Il m’a fallut un long temps avant de m’affirmer scénariste quand on me demandait mon métier. Tout simplement parce que pour pouvoir exercer mon activité de scénariste en toute sérénité (avec moi même, mes parents, mon banquier) je menais aussi de front un travail de journaliste. Aujourd’hui que je vis principalement de l’écriture de scénario, et ce depuis trois ans environ, j’ose plus facilement m’annoncer scénariste. Même si j’ai conservé en parallèle, des ateliers d’écriture avec des personnes en situation de handicap psychique et des cours à la fac de cinéma de Nancy, qui sont des exercices différents, mais qui, à mon sens nourrissent pleinement mon travail d’auteur.

Travaillez-vous dans un coin de votre habitation ou dans une pièce dédiée ?

Je travaille sur un coin de mon canapé. Le côté gauche très exactement. Avec l’ordinateur posé sur l’accoudoir. Et dans les moments demandant une grande concentration, quand je dois apporter des corrections à un projet le plus souvent, je m’installe à même le sol, en tailleur, le dos collé au canapé, l’ordinateur posé sur la table basse. C’est une position qui m’aide à rester focus plus longtemps je crois.

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Pouvez-vous décrire ce bureau ?

Ce bureau est donc mon salon à Nancy. Il est super spacieux, (enfin en comparaison de mon précédent « bureau-salon » à Paris, qui était tout petit) et très lumineux. Il est installé face à une partie de ma bibliothèque, de très jolis bibus « suédois » et ma télévision. J’ai aussi une superbe vue sur les voies ferrées arrivant en gare, et en fille de cheminot, j’adore ça. Surtout à la nuit tombante quand les trains partent doucement et que je peux distinguer les voyageurs. Ca me donne l’impression de pouvoir voyager à n’importe quel moment moi aussi.

Avez-vous choisi un espace neutre ou êtes-vous au contraire entourée d’objets et souvenirs ?

Comme je suis au milieu de mon salon, l’espace n’est forcément pas neutre. Ceci dit, j’ai assez peu d’objets ou de meubles et chacun représente quelque chose, a une histoire, un lien avec un souvenir et/ou un voyage. Au milieu du mur principal par exemple, j’ai un triptyque de Bouddha, que j’ai ramené de Thaïlande, un de mes premiers voyages « loin ». Sur mon meuble escalier, le seul que je trimballe partout, d’appartements en appartements depuis des années, avec un vieux coffre en bois rabiboché par mon père, j’ai un boulier ramené de la Réunion et du sable du désert du Thar en Inde. Dans ma bibliothèque (suédoise donc en attendant que je tombe sur celle dont je ne me séparerai plus jamais) j’ai une petite Pachamama Bolivienne… En fait à chaque fois que mon regard tombe sur un de ces objets ça me permet de m’évader un peu… (et de copieusement me défouler en râlant quand je dois faire la poussière !)

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Etes-vous capable de travailler hors de cette « tanière » ?

Je suis capable de travailler à peu près partout. Vraiment. Et je me suis déjà installée dans des endroits qui n’ont pas de sens. Je crois qu’avoir été journaliste et avoir du bosser dans des open-space bruyants ou dans le coffre de ma voiture parfois quand l’urgence de transmettre l’info le demandait, fait que je suis vaccinée. J’ai appris à me concentrer dans n’importe quelles circonstances. Et c’est bien ! (Bon parfois c’est sport et acrobatique, mais c’est bien…)

Travaillez-vous parfois dans des lieux publics ?

Souvent du coup, oui. Des trains (Paris-Nancy c’est parfait pour travailler !), des salles d’attentes et surtout des cafés. J’ai en plus la chance d’habiter, depuis que je suis retournée à Nancy, un quartier très humain, ou tout le monde se connaît, et prend plaisir à partager un café, discuter des nouvelles du matin, de tout et de rien, de la vie quoi. J’ai donc mon QG, à deux pas de chez moi. Un « vieux » bar (ne répétez pas au patron ce que je viens de dire !) ou plus personne ne s’étonne de m’entendre chercher la meilleure façon de faire disparaître un cadavre ou que Jean-Hector rencontre Marie-Isabelle à l’acte 2 plutôt qu’au 3 parce que sinon c’est trop tard au niveau de l’ironie dramatique (et que merde faut du sunshine et du happy face quoi !). Au contraire, quand je bugue, plutôt que d’aller sur internet (de toutes façons il n’y a pas internet au QG) je lance une consultation sur mes spectateurs témoins : Yves et Mourad, les patrons, font chauffer des litres de café, et Michèle (76 ans et incollable sur Plus Belle la Vie) devient la meilleure des conseillères techniques…

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Etes-vous satisfaite de votre bureau et/ou l’organisation de vos journées de travail. Si la réponse est non, qu’aimeriez-vous pouvoir changer?

Ca dépend des jours. Mais j’aimerais trouver la formule magique qui me permettrait de transformer des journées de 24 heures en plage de travail de 48 heures

Préférez-vous travailler seule ou avec un co-auteur ?

Ah cette fois ça ne dépend pas des jours, mais des sujets. J’aime les deux. Mais pas sur toutes les histoires. J’ai en plus toujours eu la chance d’avoir des co-auteurs absolument adorables. Avec chacun leurs univers, qui frôlaient le mien ou pas, mais avec qui j’ai construit (et je construis toujours) de belles histoires. Donc non, je ne vois pas pourquoi je me priverais de ce bonheur de travailler à deux… Après sur certains projets plus personnels, à certaines étapes du travail, où pour avancer à un rythme qui ne dépend que de moi, j’apprécie aussi d’être seule.

Etes-vous plutôt Mac ou PC ?

Mac. Par obligation au départ pour le montage. Et par paresse aujourd’hui d’abandonner mes habitudes… Ceci dit, je suis très souvent encore « calepin et stylo noir ».

Utilisez-vous un logiciel d’écriture ? Si oui lequel ?

Aucun. J’en ai essayé certains mais rien n’y fait, il y a toujours un aspect avec lequel je n’accroche pas. Je suis donc sur un bon vieux Word dans lequel je n’ai rentré aucune feuille de style. En fait, réaliser la mise en page est finalement une étape que j’aime bien. C’est une contrainte qui m’oblige à me relire et à me concentrer sur le choix du vocabulaire, les tournures de phrases, l’emploi de synonymes… Mes coauteurs sont témoins, mais trois fois le même mot dans un texte peuvent vraiment m’énerver !

Travaillez-vous à horaires fixes ?

Les matins sont souvent « réservés » à la To Do List annexe. Régler des problèmes administratifs, préparer mes ateliers, passer au QG, papoter avec mes amis scénaristes. Bref, les choses de la vie. En général je commence à écrire à partir de 14h et jusqu’à ce que mort s’ensuive… Ou une urgence croquettes. Je commence par les choses les plus délicates, les corrections sur les projets en cours, les synopsis à remanier. La fin de journée est plutôt consacrée à réfléchir de nouveaux projets… Enfin, ça c’est dans le cadre d’une journée idéale…

Combien de temps de travail en moyenne par jour ? Jusqu’à combien de pages utiles pouvez-vous écrire par jour?

Impossible à dire. Autant je suis capable, (je l’ai déjà fait par défi d’un de mes co-auteurs et histoire de me prouver que c’était possible) d’écrire une continuité dialogué de 90 minutes en trois jours, autant je peux tourner des heures autour de la première phrase d’un projet. Celle dont va découler tout le reste !

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Avez-vous besoin de faire des pauses à heure fixe ?

A l’heure du goûter ! Ou à l’heure d’appeler Marie-Servane Bargy, mon agent (qui prend un malin plaisir en plus à me parler stratégie ou nouveaux projets à 8 h du matin avant mon premier café ! Ca réveille… )

Travaillez-vous dans le silence total ? En musique ?

Selon l’inspiration du moment. Pas de règles. Mais j’aime bien avoir un bruit de fond, même lointain, et des « gens qui causent dans le poste ». Et la radio est bien pour ça…

Avez-vous un ou des compagnon(s) d’écriture à quatre pattes ?

Depuis maintenant trois ans Ficelle se charge de me sortir 3 fois par jour. Et voilà quelques mois, un chat, Izi a atterri chez moi. Et elle aime particulièrement se prélasser sur mes carnets de notes…

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Vous coupez-vous du reste du monde ou restez-vous connectée à votre entourage (mail, téléphone, Twitter, Facebook…) ?

Je reste globalement assez connectée. Mon téléphone en tout cas n’est jamais coupé. Un vieux reflexe de faits-diversière. Facebook j’y passe plusieurs fois par jour, quant à mes mails, depuis que je peux les consulter de mon téléphone, c’est l’enfer ! Heureusement je n’ai pas encore adhéré à Twitter…

Avez-vous des rituels d’écriture ?

Je ne crois pas. Ou alors peut-être si, celui de toujours commencer par penser à mon personnage. A son phrasé, ses répliques, ses tics de langage, son surnom. Parfois bien avant d’écrire quoi que ce soit sur lui, voir même de savoir dans quel contexte je vais l’utiliser.

Utilisez-vous une méthode particulière (tableau, fiches, cahier…) ?

J’aime bien repasser à l’étape papier. Poser mon histoire dans un cahier, raturer, réécrire, faire des flèches, changer de couleurs. Ca me permet de voir les structures des histoires se dessiner. J’avoue ne pas être fan des post-it, en plus ils ne tiennent pas sur mon mur, le chat joue avec quand j’ai le dos tourné et après j’en retrouve partout dans le salon… Ma méthode c’est bien souvent d’écrire d’une traite et de débroussailler après… (Enfin, pour ça il faut que j’ai trouvé cette fichue première phrase de départ !)

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Comment trouvez-vous l’inspiration ? Musique, photos, films ?

Un peu de tout ça. Et aussi beaucoup des gens que j’adore observer. Si je ne culpabilisais pas de ne pas travailler, je pourrais rester des heures assises dans un coin, sur un quai de gare, dans une brasserie à regarder et écouter les gens. Essayer de comprendre qui ils sont, où ils vont, pourquoi ils sont là… Leur imaginer une vie, une annonce à faire, un drame à affronter… Les fenêtres éclairées des appartements et la vie qu’on décèle à l’intérieur m’inspirent souvent beaucoup aussi. Depuis toujours… J’adore les métros aériens, les bus ou les trains en cœur de ville pour cette raison…

J’ai souvent également beaucoup d’idées en voiture, ou je n’ai rien d’autre à faire qu’à penser (enfin à conduire aussi !) et en voyage, quand je découvre de nouveaux paysages, des horizons que je ne connaissais pas, des coutumes, des traditions, des moments de vie qui me touchent. En fait je crois que tout ce qui me touche, à un moment ou à un autre, d’une façon ou d’une autre, m’inspire…

Avez-vous besoin de « carburants » (thé, café, tabac, nourriture…) ?

Café, café, café ! Trop, beaucoup trop. Et j’ai du mal à résister à un tic-tac !

A quel moment et dans quel lieu pratiquez-vous le mieux le brainstorming ?

Pour bien brainstormer j’ai surtout besoin d’être en bonne compagnie. Avec un co-auteur, un producteur, un lecteur, mes agents qui rebondissent sur mes idées et m’encouragent à en tirer le fil jusqu’au bout… ou pas !

Prenez-vous beaucoup de notes ? Comment les organisez-vous (carnet, notes volantes, logiciel…) ?

J’ai une idée à la seconde, du coup, je note beaucoup… mais dans ma tête. Et parfois, quand l’une de ces idées reste présente un peu plus longtemps que les autres, je me dis qu’elle vaut peut-être le coup que je la note. J’ai donc toute une collection de petits carnets (je pourrais tenir un siège !) que je commence à intervalles réguliers mais que je déteste finir. Ils ne sont pas sacralisés. Mais si je les perds, par contre, c’est un drame !

Etes-vous sujette à la procrastination ?

Je crois que je vais remettre cette question à demain. 😉

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Avez-vous déjà été frappé(e) par le writer’s block ? Si oui, quelle est votre recette pour en sortir ?

Oui. Et je n’ai qu’une recette pour combattre cette sensation, être bien entourée. Des personnes qui vous permettent de relativiser et savent aussi, quand il le faut, vous redonner la petite pitchenette signifiant qu’il faut s’y remettre et arrêter de s’apitoyer sur son sort.

J’ai la chance pour ça de travailler avec deux agentes géniales, deux caractères « opposés mais pas tant que ça » et complémentaires. Anne-Laure Foundoulis (Agence 4A), qui sait être présente quand il le faut autour d’un café et de conseils sur le métier, la vie, les tournants à savoir négocier et j’en passe et Marie-Servane Bargy (Synapsis), dont l’énergie totalement débordante, me (re)booste, me met de bonne humeur, me rend plus forte, me lance des défis… Et puis, elle me fait prendre conscience que je peux déplacer des montagnes si je le veux (ben ouais quoi, pourquoi ça serait pas possible !) Et je ne vous dis pas à quoi ça ressemble quand elles s’y mettent toutes les deux en même temps ! Le writer’s block n’a qu’à bien se tenir !

Quand vous prenez des vacances, vous coupez-vous totalement de votre travail ?

Des quoi ? En fait, je crois que la dernière fois que j’ai complètement coupé de mon travail c’était il y a trois ans, quand je suis partie en Bolivie. Et encore, c’était par la force des choses, vu que choper du réseau en plein désert de sel était impossible ! J’ai adoré cette sensation de « liberté » retrouvée… Et d’énergie aussi.

Qu’aimez-vous faire quand vous ne travaillez pas?

J’écris… Mais d’autres choses. Des trucs biscornus, des bouts de textes, des machins à moi.

Sinon, j’aurais bien voulu révéler que j’avais une passion pour la philosophie grecque des origines à nos jours mais non ! Quand je ne travaille pas, j’aime voir des amis, prendre de leurs nouvelles, refaire le monde, aller boire des verres, promener mon chien au milieu des champs avec ma frangine, passer du temps avec mes parents, ma famille, voyager, flâner…

Ah oui et aussi regarder toutes les émissions de faits divers existantes, de Crimes à Faites entrer l’accusé en passant par Chroniques Criminelles, je peux même donner les jours et heures exactes de diffusion…

Sans compter une passion (moins prestigieuse que la philosophie grecque !) pour les vieilles séries américaines et surtout celles des années 1980. Je dois être la seule personne en France à posséder tous les épisodes de Math Houston, Rick Hunter, Manimal et autres Dessous de Palm Beach en VO et en K7 vidéos s’il vous plaît. Des K7 que, bien avant l’avènement du téléchargement, je me faisais envoyer sous le manteau par un américain rencontré sur un forum de mordus de séries… A défaut du grec j’ai au moins fait des progrès en anglais !

Avez-vous un ouvrage culte traitant de l’écriture ?

Je n’ai pas vraiment d’ouvrage culte. Mais j’aime beaucoup piocher dans mes livres sur les scènes de crime ou autres techniques de la police scientifique quand je suis sur un scénario de polar. Ou dans des bouquins de théâtre qui sont à mon sens la base de toute dramaturgie.

Après, bien sûr, j’ai Lavandier, Truby ou encore Jean-Marie Roth dans ma bibliothèque, je les ai même lu. Bien sûr qu’il y a de la méthodologie, mais j’assume aussi de faire à confiance à mon instinct. Ah si, j’aime bien la Psychanalyse des Contes de Fées, de Bettelheim. Et quelques bouquins de sociologie. Même si l’un n’exclut pas l’autre, j’ai toujours préféré comprendre l’humain plutôt que les structures…

Qui sont vos scénaristes fétiches ?

Chris Carter à Cassavetes, en passant par Tavernier et tout son univers développé en tant que réalisateur et scénariste seul ou avec ses co-auteurs, le tandem BacriJaoui, ou Shakespeare… Mais je pourrais tout aussi bien citer les auteurs de Plus Belle la Vie qui tous les soirs depuis des années écrivent des scénarios qui tiennent des millions de gens en haleine. En fait, je crois que j’aime les gens qui me racontent des histoires. Des petites ou des grandes, pourvues qu’elles me touchent !

Quelle est votre actu ?

Un « Meurtre à… » qui part en chaîne actuellement, une mini-série polar de 6 x 52 en co-écriture avec Pierre-Yves Mora qui ne devrait pas non plus tarder à affronter les diffuseurs, et Bérénice à la Une, sous option également, une série à héroïne récurrente de 52’ mêlant enquête et comédie, que j’affine.

Mur Soleil ! un court-métrage que je vais réaliser qui a entamé son parcours de recherches de financements. Et Le grand saut, un autre court pour lequel je suis en phase de prospection, tant de producteurs que de casting.

Côté théâtre, Un, deux, trois… soleil ! une de mes pièces va être crée au Théâtre du Ranelagh à Paris, et sera à l’affiche pour au moins 100 représentations dès la rentrée prochaine, dans une mise-en-scène de Michel Voletti.

En avril, pour la 4eme année, je participe activement au Festival International des Scénaristes dans le cadre de l’Espace Bleu dont nous sommes à l’initiative avec Marie-Servane Bargy.

… Et à part ça, je boucle l’écriture d’un unitaire événement en collaboration avec Robin Barataud et de Fuck Cupidon, un unitaire également, mais de comédie cette fois… D’ailleurs, parmi ces différents projets « on spec » s’imposent de plus en plus de comédies.

Références :

D’autres visites de bureaux d’auteurs, cinéastes, scénaristes.

Copyright©Nathalie Lenoir 2015



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