Dans le bureau de Corinne Klomp

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Rien ne nous en apprend plus sur un auteur que d’examiner le lieu où il travaille. Si quelques scénaristes se vantent de pouvoir écrire n’importe où, la plupart d’entre eux ont besoin de se réfugier dans un lieu dédié. C’est dans ce sanctuaire qu’ils passent de longues heures solitaires à créer leurs histoires, coupés du reste du monde. Je vous propose de découvrir, à travers cette nouvelle rubrique, les bureaux de quelques scénaristes français(e), mais aussi leurs méthodes, leurs routines d’écriture…

Pour cette nouvelle édition, c’est ma consoeur Corinne Klomp qui nous ouvre la porte de son bureau…

Après avoir travaillé pour la presse économique, Corinne Klomp est devenue scénariste et dramaturge. Elle a signé de nombreux unitaires pour la télévision et l’une de ses pièces de théâtre, Une saine inquiétude, a été couronnée du prix Nouvel Auteur 2012 de la Fondation Bajen. Elle tient un passionnant blog sur la plateforme de Médiapart.

Depuis combien de temps travaillez-vous comme scénariste ?

Dans une autre vie j’ai fait une école de commerce, l’E.M. Lyon Business School, puis j’ai travaillé huit ans dans la presse quotidienne économique, au sein du groupe Les Echos et à la Tribune, à la direction marketing et commerciale. Fin 1995, j’ai pris un virage radical, j’ai tout quitté pour écrire des fictions. Pendant un an, sous la houlette d’Yves Lavandier, j’ai suivi l’atelier d’écriture de scénario cinéma à la FEMIS, l’année d’après j’ai intégré le Conservatoire Européen d’Ecriture Audiovisuelle (CEEA) où j’interviens désormais en tant que formatrice.

Pour la télévision, j’ai co-écrit principalement des unitaires. J’ai démarré en 1999 avec Brigitte Bellac sur Drôles de clowns (réal: Thierry Binisti) pour M6, qui a reçu le Magnolia Award du meilleur téléfilm étranger à Shanghaï. J’ai enchaîné avec Pierre Leyssieux sur Y’aura pas école demain pour France 3, ce qui m’a permis de rencontrer le génial Philippe de Broca, réalisateur du film. J’ai travaillé aussi avec Marie-Anne Le Pezennec sur Courrier du cœur, pour France 2 (réal Christian Faure), etc. J’ai par ailleurs collaboré à de nombreux documentaires pour Zed productions, et écrit des sketches pour des humoristes. Je déteste les étiquettes et j’adore varier les genres. Depuis quelques années, j’écris pour le théâtre et aussi pour la radio, notamment pour les Nuits Noires et les fictions historiques de France Inter.

Travaillez-vous dans un coin de votre habitation ou dans une pièce dédiée ?

J’ai la chance d’avoir une pièce dédiée à mon écriture, « une chambre à soi », pour reprendre l’heureuse expression de Virginia Woolf.

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Pouvez-vous décrire ce bureau ?

C’est une grande pièce, avec une belle fenêtre et une autre, plus petite et d’angle, sur le devant de laquelle se prélassent des orchidées que j’oublie parfois d’arroser mais qui tiennent bon, ô miracle de la vie. Ma table de travail est petite et placée face à la lumière, essentielle à ma créativité et à mon moral. A droite de mon bureau, un énorme pouf informe et deux cubes, qui servent à la fois de lampe (ils s’éclairent de l’intérieur), table basse ou siège d’appoint.

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Avez-vous choisi un espace neutre ou êtes-vous contraire entourée d’objets et souvenirs ?

Ce n’est pas un espace neutre, mais un espace que j’aime, à partir du moment où je travaille chez moi. Mais je n’aime guère les bibelots donc les objets qui m’entourent sont surtout des livres disposés sur une vaste étagère, un gros sablier, une guirlande lumineuse au mur, et quatre lampes (en plus de celles dans les cubes) : j’aime jouer avec les éclairages.

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Etes-vous capable de travailler hors de cette « tanière » ?

Oui, sans problème.

Travaillez-vous parfois dans des lieux publics ?

Puisque travailler c’est aussi lire un livre ou de la documentation dont je peux avoir besoin pour un projet, oui ça m’arrive. Mais pour l’écriture pure et dure (surtout dure) non, rarement. J’ai besoin de calme, de concentration. Dans un lieu public, je suis capable de peaufiner des dialogues, mais certainement pas de réfléchir à la structure d’un récit, ni à la caractérisation de mes personnages.

Etes-vous satisfaite de votre bureau et/ou l’organisation de vos journées de travail. Si la réponse est non, qu’aimeriez-vous pouvoir changer?

Jusqu’ici, je ne me plains pas.

Préférez-vous travailler seule ou avec un co-auteur ?

Ça dépend du co-auteur ! Et des projets. En tant que scénariste, j’ai beaucoup travaillé à deux, plutôt avec bonheur. Pour l’écriture théâtrale et radiophonique je fonctionne en solo, mais je fais lire mes écrits à une poignée de fidèles lecteurs aussi compétents qu’exigeants. Le regard des autres est important pour moi.

Etes-vous plutôt Mac ou PC ?

Mac, depuis qu’un odieux virus a effacé toutes mes créations de mon PC il y a quinze ans en me laissant en plus sur l’écran un message d’insulte : « You think you’re god, but you’re a piece of shit ! » Cela m’a traumatisée, déjà que mes rapports avec dieu ne sont pas excellents.

Utilisez-vous un logiciel d’écriture ? Si oui lequel ?

Non. Je me méfie de ces bestioles. J’utilise Word, sinon rien.

Travaillez-vous à horaires fixes ?

Je suis clairement du matin. J’essaie donc de garder des plages matinales pour l’écriture, et de caler l’après midi coups de téléphone et rendez-vous professionnels.

Combien de temps de travail en moyenne par jour ?

Ça dépend des jours, des échéances, des urgences, de mes envies. Disons que je travaille très régulièrement, sur des plages horaires de quatre à six heures, mais rarement le soir.

Jusqu’à combien de pages utiles pouvez-vous écrire par jour?

Je ne tiens pas les comptes et cela ne m’intéresse pas. Parfois je réfléchis des heures et il n’en sort que quelques lignes, qui me sont bien plus utiles que la dizaine de pages que j’ai pu écrire la veille sans effort et qui, après relecture, finiront à la poubelle.

Avez-vous besoin de faire des pauses à heure fixe ?

Oui et non. Quand je suis en verve, et dans l’urgence, je ne vois pas passer le temps et j’ai du mal à m’arrêter. Mais en général, je fais une pause à l’heure du déjeuner. Pour aller suivre un cours de gym, grignoter un morceau. Il faut que le corps exulte, tout de même.

Travaillez-vous dans le silence total ? En musique ?

Dans le silence. Hormis les bruits assourdis de la rue, je n’entends que mes idées batailler dans mon crâne. Parfois je n’entends pas grand chose, donc j’ai besoin du silence pour tendre l’oreille, au cas où.

Avez-vous un ou des compagnon(s) d’écriture à quatre pattes ?

Non. Une araignée a vécu un long temps parmi mes orchidées mais elle a fini par nous quitter, de plus elle avait huit pattes.

Vous coupez-vous du reste du monde ou restez-vous connectée à votre entourage (mail, téléphone, Twitter, Facebook…) ?

Je coupe tout, sauf le téléphone, et le mail quand j’attends un message urgent.

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Avez-vous des rituels d’écriture ?

Non. Ah si, j’aime écrire sur un bureau dégagé, sans trop de paperasse, de notes, etc.

Utilisez-vous une méthode particulière (tableau, fiches, cahier…) ?

Un cahier d’abord, pour noter tout ce qui me vient autour du sujet choisi, notamment mes motivations à l’explorer. Une forme d’auto-psy que je m’inflige à chaque nouveau projet (et que j’inflige aussi à mes étudiants) et que j’estime très utile. Quand on va consacrer six mois voire plus à un projet, autant savoir pourquoi. Une fois mes personnages et la structure cernés sur le papier, je rédige sur l’ordinateur. Pour les scénarios et les pièces de théâtre, j’utilise parfois un tableau que je couvre de post it colorés, pour visualiser la structure et les nœuds dramatiques créés par les personnages.

Comment trouvez-vous l’inspiration ? Musique, photos, films ?

En lisant, en regardant des films, en observant aussi la vie autour de moi : les gens dans la rue, le métro, les cafés. Quand je ne travaille pas, j’écoute en boucle France Culture. J’ignore pourquoi, c’est une station qui m’inspire, qui provoque dans mon cerveau des tas d’associations d’idées, pas toujours culturelles, loin s’en faut.

Avez-vous besoin de « carburants » (thé, café, tabac, nourriture…) ?

Thé vert le matin. Café en fin de matinée. Carré de chocolat très noir après le déjeuner.

A quel moment et dans quel lieu pratiquez-vous le mieux le brainstorming ?

Le matin, assise à mon bureau, en « position de travail ». Et parfois la nuit, au lit, avant de dormir. Pour nourrir mes rêves.

Prenez-vous beaucoup de notes ? Comment les organisez-vous (carnet, notes volantes, logiciel…) ?

Je prends beaucoup de notes, d’abord sur des cahiers. J’en ai un dédié à chaque projet. Ensuite j’organise mes réflexions au propre et au clair sur l’ordinateur. Avec moi, dans mon sac, j’ai toujours un petit carnet. Un carnet polyvalent, qui accueille tout, mes idées comme les adresses des bars ou restos sympas que les copains et copines me refilent.

Etes-vous sujette à la procrastination ?

Oui, comme tout le monde je dirais, mais principalement avant de démarrer un nouveau projet. L’ampleur de la tâche qui m’attend me fait passer plus de temps que d’habitude sur mes mails, sur Facebook, Twitter, ou encore à lire des articles dénués d’intérêt sur la toile. Mais je finis par me jeter à l’eau, au début je la trouve fraîche, je m’habitue et ça passe.

Avez-vous déjà été frappée par le writer’s block ? Si oui, quelle est votre recette pour en sortir ?

Pas en tant que tel, non. N’avoir aucune idée, ça ne m’arrive jamais. En revanche, avoir un tas d’idées pourries, tourner autour d’un problème et chercher en vain sa solution, ça m’arrive souvent. Dans ce cas je sors faire un tour, ou je visionne un excellent film, ou je me plonge dans la lecture d’un livre ou d’une pièce qui m’attire et m’attend sur ma table de chevet. Bref, je réussis désormais à lâcher prise sans (trop) culpabiliser.

Quand vous prenez des vacances, vous coupez-vous totalement de votre travail ?

Non, mais je me soigne. Il m’est impossible de ne pas continuer à penser à mes écritures en cours. Je continue donc à noter des idées sur mon cahier, mais lorsque je voyage à l’étranger, je laisse mon ordinateur à la maison. Je profite de l’expérience nouvelle qui s’offre à moi pour me transformer en éponge, emmagasiner d’autres images, d’autres sensations, rencontrer des personnes inconnues, découvrir d’autres façons de vivre que la mienne.

Qu’aimez-vous faire quand vous ne travaillez pas?

Passer du temps avec ceux que j’aime, m’offrir une escapade à Venise pour me perdre dans les rues, lire, voyager, aller au cinéma, au théâtre, au musée… travailler un peu, donc.

Avez-vous un ouvrage culte traitant de l’écriture ?

La dramaturgie d’Yves Lavandier est pour moi l’ouvrage de référence en matière d’écriture scénaristique. Sinon, destiné à une création plus littéraire, mais truffé de conseils utiles y compris pour des scénaristes, il y a, seulement en anglais hélas, The Elements of Style de William Strunk Jr et  E.B. White. Un bijou d’intelligence et de concision. Je garde aussi un souvenir ému du premier texte qui m’a donné confiance pour écrire : les Conseils aux jeunes littérateurs de Charles Baudelaire. Enfin la Correspondance, de Flaubert, est l’ouvrage anti-déprime quand celle-ci vous guette. Il y raconte qu’il passait des journées entières à écrire juste trois lignes, qu’il rayait avec rage à la tombée de la nuit. Le genre d’anecdote qui renforce à la fois votre humilité et votre courage.

Qui est votre scénariste fétiche ?

Puisqu’il ne faut en citer qu’un (pardon à Ernst Lubitsch, Billy Wilder, Age et Scarpelli…), c’est Rodolfo Sonego, le scénariste de mon film préféré à ce jour : Une vie difficile (Una vita difficile) réalisé par Dino Risi, et aussi celui de L’argent de la vieille (Lo scopone scientifico), chef d’œuvre réalisé par Mario Monicelli.

Quelle est votre actu ?

En radio, j’ai une nouvelle Nuit Noire : Chienne de vie, qui sera diffusée le 10 octobre sur France Inter.

Côté théâtre, j’ai créé récemment ma structure de production : À LA SCÈNE COMME À LA SCÈNE, pour mener à bien mes projets avec l’aide de partenaires. Le 16 octobre j’organise avec le metteur en scène Hervé Dubourjal une lecture de ma pièce Cerveau de chagrin (qui a reçu le soutien de Beaumarchais/SACD) au Théâtre des Mathurins. Pour une autre de mes pièces, Une saine inquiétude (qui m’a valu l’an passé le Prix Nouvel Auteur de la Fondation J.M. Bajen), je travaille actuellement avec le metteur en scène Christophe Luthringer sur le casting, en vue d’une présentation dans un théâtre parisien.

Côté audiovisuel, je viens de recevoir l’aide au concept du CNC pour un projet de film unitaire qui me tient à cœur et que je suis en train de développer.

Enfin, je collabore à Vents Contraires, la revue collaborative du Théâtre du Rond-Point, ainsi qu’au Billet des Auteurs de Théâtre. Et j’alimente régulièrement mon blog sur Mediapart : Une saine inquiétude, qui raconte entre autres, la vie difficile mais passionnante d’une auteure vivante en France.

Références :

Une nouvelle visite de bureau d’auteur très prochainement…

Copyright©Nathalie Lenoir 2013



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