Dans le bureau de Négar Djavadi

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Rien ne nous en apprend plus sur un auteur que d’examiner le lieu où il travaille. Si quelques scénaristes se vantent de pouvoir écrire n’importe où, la plupart d’entre eux ont besoin de se réfugier dans un lieu dédié. C’est dans ce sanctuaire qu’ils passent de longues heures solitaires à créer leurs histoires, coupés du reste du monde. Je vous propose de découvrir, à travers cette nouvelle rubrique, les bureaux de quelques scénaristes français(e), mais aussi leurs méthodes, leurs routines d’écriture…

Pour cette nouvelle édition, c’est ma consoeur Négar Djavadi qui nous ouvre la porte de son bureau…

Négar Djavadi est scénariste et réalisatrice. Après avoir signé plusieurs longs-métrages de cinéma et documentaires pour la télévision, elle a co-créé avec Charlotte Paillieux la série Tiger Lily, lauréate du Prix de la meilleure série au Festival de Fiction TV de la Rochelle, et récemment diffusée sur France 2.

Depuis combien de temps travaillez-vous comme scénariste ?

Je suis diplômée de l’INSAS (école de cinéma de Bruxelles) en Montage et Image. J’ai travaillé deux ans en montage à Bruxelles, puis je suis revenue à Paris et me suis dirigée vers la caméra. J’ai été une dizaine d’années assistante caméra sur des longs-métrages, avec quelques cadres en documentaire, tout en écrivant en parallèle. Cela a débouché entre autres sur quatre courts-métrages et deux pièces de théâtre que j’ai réalisés et mis en scène. À un moment, les projets ont porté leurs fruits et permis une certaine confiance, alors j’ai décidé de lâcher les tournages et de me consacrer à l’écriture.

Travaillez-vous dans un coin de votre habitation ou dans une pièce dédiée ?

Mon bureau se trouve dans un coin de mon salon, dos à la fenêtre. Pas encore « une chambre à soi » !

Pouvez-vous décrire ce bureau ?

Un vieux bureau acheté dans une brocante, dans un coin d’une grande pièce ; le coin le moins ensoleillé pour éviter la tentation de regarder par la fenêtre. La lampe, juste au-dessus, me suit depuis bien plus longtemps que le bureau. Une tasse. Un cendrier. Des dictionnaires en tout genre que je devrais ouvrir plus souvent. Et un va-et-vient, moyennement organisé, de projets en cours, de scénarii à lire et de livres.

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Avez-vous choisi un espace neutre ou êtes vous au contraire entourée d’objets et de souvenir ?

À première vue, l’espace est plutôt neutre. Mais le bureau en soi est devenu une sorte de souvenir de moments passés derrière et des projets écrits dessus.

Etes-vous capable de travailler hors de cette « tanière » ?

Oui tant qu’il s’agit de la phase de construction – seule, avec co-scénariste ou réalisateur – ;  mais en ce qui concerne l’écriture elle-même je préfère tourner le dos au monde et chercher la solitude.

Travaillez-vous parfois dans les lieux publics ?

Par nécessité, lors de l’écriture de la série Tiger lily, j’ai appris à le faire, avec un certain plaisir d’ailleurs. La production n’ayant pas de bureau disponible, nous avons passé avec ma co-scénariste, Charlotte Paillieux, des journées entières dans le lobby d’un hôtel parisien où nous avons remarqué que d’autres que nous y écrivaient aussi.

Etes-vous satisfaite de votre bureau et/ou l’organisation de votre journée de travail. Si la réponse est non, qu’aimeriez-vous pouvoir changer ?

En attendant « une chambre à soi », trouver le temps ou arriver à couper – lequel des deux pose vraiment problème, je ne sais pas… – pour faire plus de sport. Courir ou nager, laisser le corps filer au même rythme que la tête.

Préférez-vous travailler seule ou avec un co-auteur ?

Cela dépend des projets et de l’implication de soi dans ces projets. Avoir un co-auteur, une personne avec qui il y a aussi l’envie de partager plus que le scénario, est à la fois stimulant et très agréable. Il y a toujours quelqu’un à la barre, à faire avancer le navire.

En même temps, écrire seul procure un plaisir particulier, comme une activité secrète, auquel il suffit de goûter une fois pour ne plus pouvoir s’en passer.

Etes-vous plutôt Mac ou PC ?

Mac, depuis toujours.

Utilisez-vous un logiciel d’écriture ? Si oui lequel ?

J’utilise Word, qui me paraît ce qu’il y a de plus simple. J’ai un peu de mal à rendre trop « technologique » un travail qui en soi ne l’exige pas vraiment. Ceci étant, je me dis souvent que je n’arriverai plus à écrire toute une histoire ou un scénario avec juste un stylo et du papier. L’écriture est devenue synonyme de pianoter.

Travaillez-vous à horaire fixe ?

J’ai la chance (ou pas !) de ne pas avoir besoin de beaucoup de sommeil. Du coup, je me lève très tôt tous les matins et profite de ces heures avant l’aube où le monde semble tourner au ralenti.  Puis, je m’y remets vers 8h30 heures, jusqu’à la sortie de l’école de mon fils. J’évite de travailler le soir où j’ai l’impression d’être plus perméable aux émotions et aux sentiments, plus emphatique aussi.

Combien de temps de travail en moyenne par jour ?

Il y a des jours où je peux rester derrière le bureau de jusqu’à 8 / 10 heures et d’autres où je travaille moins. Mais ce que je fais alors, regarder un film marcher ou lire, reste encore du travail et va souvent dans le sens de ce que je développe. D’ailleurs, j’ai parfois l’impression que si je lâche, l’écriture s’éloigne ; ou du moins « quelque chose » que j’avais réussi à tenir fermement s’en va. Alors il faut faire l’effort d’aller la rechercher et la faire à nouveau sienne. Je pense que c’est Raymond Chandler qui disait « Même quand je fume, je travaille ».

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Jusqu’à combien de pages utiles pouvez-vous écrire par jour ?

Je ne sais pas. Cela dépend de beaucoup de choses : l’urgence de sortir une idée de la tête, la solidité du squelette et des personnages, l’envie de pousser le plus loin possible une situation… Et bien sûr  des dates de remises ou des impératifs de lecture de tel ou tel interlocuteur. Il m’arrive de passer des heures à retravailler la même scène ou quelques dialogues ; à faire du sur place.

Avez-vous besoin de faire des pauses à heure fixe ?

Les pauses oui, surtout pour remplir ma tasse, mais pas à heure fixe.

Travaillez-vous dans le silence total ? En musique ?

D’une manière générale en silence, histoire d’être « à l’écoute » du rythme des mots, de la sensation qui s’en dégage, de la « voix » des personnages. Quand je mets de la musique, c’est pour chercher une émotion que je n’arrive pas à attraper autrement. Ou bien  parce que je sens que cette musique-là va bien sur une scène et l’écouter me permet de mieux la décrire.

Avez-vous un ou des compagnons(s) de travail à quatre pattes ?

Non

Vous coupez-vous du reste du monde ou restez-vous connecté à votre entourage (mail, téléphone, Twitter, Facebook…) ?

Je coupe la sonnerie de mon portable, mais je laisse l’écran en apparence devant moi. Je résiste à la tentation de faire un tour sur Internet et Twitter jusqu’au moment où fatalement, ayant besoin d’une information, je me connecte. Et là, c’est la porte ouverte à la tentation (l’actualité, avec une préférence pour la politique) et aux clics abusifs ! Le défi étant d’arriver à s’en échapper le plus vite possible…

Avez-vous des rituels d’écriture ?

Commencer par boire un café en relisant ce qui a été écrit la veille.

Utilisez-vous une méthode particulière (tableau, fiche, cahier…) ?

J’ai des cahiers sur lesquels je note tout ce qui tourne autour de l’histoire. Mais comme j’ai de plus en plus de mal à me relire, j’ouvre aussi des fichiers un peu fourre-tout pour les personnages, la structure, les intrigues, etc… que je finis par organiser et peaufiner avant d’entrer dans la construction. J’aime bien tourner autour des personnages, prendre mon temps, rêvasser. En fait, j’écris souvent les scènes et le film dans ma tête, avec mes notes en mémoire. Puis je passe par un squelette et enfin l’écriture.

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Comment trouvez-vous l’inspiration ? Musique, photo, film ?

Il y a des sujets (ou idées) sur lesquels l’esprit bute littéralement. Ça peut être déclenché par n’importe quoi, une image, une phrase, un objet, un article de journal. Une fois que la collision a eu lieu, ça exige d’être aussitôt creusé, déterré, mis en lumière. C’est peut-être ça l’inspiration, du moins une forme d’inspiration. Mais sorti et dépoussiéré, c’est là que le travail commence… Et alors, il faut se retrousser les manches et y aller ; inspiration ou pas.

Sinon je suis adepte de « en lisant, en écrivant » ou « en regardant, en écrivant ». Aiguiser l’imagination et le regard en se frottant sans cesse à l’œuvre des autres. Cela permet de réfléchir, comprendre, analyser et sortir parfois d’un rapport affectif avec le travail en cours.

Avez-vous besoin de « carburants » (thé, café, tabac, nourriture…) ?

Tout ce qui se boit chaud… (café, thé, chicorée, tisane) et de temps en temps une cigarette. Par moments, ce sont des carburants ; par moments des béquilles.

A quel moment et dans quel lieu  pratiquez-vous le mieux le brainstorming ?

N’importe où, n’importe quand. Mais de préférence allongée dans un lit.

Prenez-vous beaucoup de notes ? Comment les organisez-vous (carnets, notes volantes, logiciel…) ?

Quand l’écriture se fait à deux, je prends plein de notes sur un cahier avant de les remettre au propre sous forme de fiches ou tableaux. Mais seule, j’ouvre des fichiers brouillons sur l’ordinateur ou je colle des post-it sur ma table. J’utilise pas mal Evernote pour noter ce qui me passe par la tête, le passage d’un livre ou sauvegarder ce que je grappille sur le Net. Et à intervalle régulier, je mets de l’ordre dans tout ça

Etes-vous sujet à  la procrastination ?

Non… Sauf quand un projet se termine et qu’il faut entrer dans un autre. C’est un état entre procrastination, maturation et trac ; comme être au bord d’une piscine, vouloir y aller, mais retarder le moment.

Avez-vous déjà été frappé par le writer’s block ? Si oui, quelle est votre recette pour en sortir ?

Pas vraiment. J’essaie toujours de rester dans l’écriture. J’ai remarqué qu’écrire, même n’importe quoi, permettait de « muscler » ma capacité à écrire et donc de dépasser ces phases.

Mais dans un scénario, il y a forcément des noeuds, des pièces de puzzles qui face à l’épreuve de l’écriture ne collent plus ensemble, des dialogues qui soudain ne sonnent plus justes… Alors je sors marcher et prendre un café.

Quand vous prenez des vacances, vous coupez-vous totalement de votre travail ?

Non, hélas je n’y arrive pas. La peur de perdre un rythme accompagne souvent la perspective des vacances. Au final, je pars toujours avec mon ordinateur portable. Même si je ne l’ouvre pas tous les jours, il est là et me rassure.

Qu’aimez-vous faire quand vous ne travaillez pas ?

Lire les journaux au café, passer des heures dans les rayons de la Fnac, aller au concert. Regarder films et séries, lire. Faire du sport. Jouer au ballon avec mon fils.

Avez-vous un ouvrage culte traitant de l’écriture ?

Il y a des livres qui m’ont marquée, qui ne traitent pas de « comment écrire » mais ont aiguisé mon envie de réfléchir au monde et aux êtres humains, de faire ce métier. Les multiples tomes du « Journal » de Virginia Woolf, ses correspondances, ses essais, où l’on peut lire, presque jour après jour, comment elle vit l’écriture et comment ses livres naissent. « Le poids du monde » de Peter Handke, « La Patrie Imaginaire » de Salman Rushdie.

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Concernant l’écriture, « L’art du roman » de Kundera, « Ecriture » de Stephen King.

Quel est votre scénariste fétiche ?

Plus que des scénaristes fétiches, j’ai des scénarii fétiches (exemples pêle-mêle : Annie Hall de Woody AllenCris et chuchotements d’Ingmar Bergman; Parle avec elle de Pedro Almodovar ; Thelma et Louise de Callie Khouri et Ridley Scott ; Stalker d’Andreï Tarkovski ; Taxi Driver de Paul Schrader et Martin Scorsese ; Still Walking de Hirokazu Kore-eda…)

Et puis il y a Alan Ball, bien sûr pour American Beauty, mais surtout pour l’envoûtant Six Feet Under. Une claque !

Quelle est votre actu ?

Je sors d’une période de deux ans de travail intense sur Tiger Lily (la saison 2 ayant été largement entamée avant l’arrêt de la série). Du coup, je reprends un scénario de long-métrage écrit pendant cette période et que je retravaille.

Je tourne autour d’une idée de série pour laquelle je me documente, je prends des notes, je réfléchis. J’ai été récemment contactée pour reprendre une de mes pièces de théâtre à Bruxelles.

Références :

Rendez-vous dans quinze jours pour visiter un nouveau bureau d’auteur…

Copyright©Nathalie Lenoir 2013

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