Dans le bureau de Claude Scasso

Rien ne nous en apprend plus sur un auteur que d’examiner le lieu où il travaille. Si quelques scénaristes se vantent de pouvoir écrire n’importe où, la plupart d’entre eux ont besoin de se réfugier dans un lieu dédié. C’est dans ce sanctuaire qu’ils passent de longues heures solitaires à créer leurs histoires, coupés du reste du monde. Je vous propose de découvrir, à travers cette nouvelle rubrique, les bureaux de quelques scénaristes français(e), mais aussi leurs méthodes, leurs routines d’écriture…

Pour cette nouvelle édition, c’est mon confrère Claude Scasso qui nous ouvre la porte de son bureau…

Scénariste de cinéma et de télévision, Claude Scasso a notamment signé les séries  Les Tricheurs et Tombé du ciel, tout premier feuilleton de Noël diffusé par France 3 en 2009 qui donnera naissance à un roman éponyme, mais aussi le téléfilm La Nourrice, Grand Prix du Jury au Festival des Créations Audiovisuelles de Luchon en 2004.

Il a également signé le film Affaire de Famille, coécrit et réalisé par Claus Drexel.

Depuis combien de temps travaillez-vous comme scénariste ?

J’ai l’impression d’avoir toujours été scénariste, tant cela a été une vocation précoce. Mais disons que je vis exclusivement de ce métier depuis une quinzaine d’années.

Travaillez-vous dans un coin de votre habitation ou dans une pièce dédiée ?

J’ai la chance de vivre dans une maison, en banlieue parisienne, et d’y avoir une pièce bureau.

Pouvez-vous décrire ce bureau ?

C’est une grande pièce assez carrée, aux murs blancs couverts de rayons de livres et de DVD, de quelques cadres souvenirs et d’affiches de films. J’ai donc récemment détaché la table ordinateur du meuble bureau, mon écran constituant un autre espace, un autre bureau, virtuel cette fois.


 

Avez-vous choisi un espace neutre ou êtes-vous contraire entouré dobjets et souvenirs ?

Des évocations de toutes les étapes de ma vie sont parsemées dans mon bureau. Quelques jouets d’enfant dont mon premier petit soldat, un Batman rongé par le temps… des souvenirs de voyages… des photos des films qui ont motivé mes premières envies de cinéma : 2001 l’Odyssée de l’espace, All that jazz, les Marx Brothers, Fred Astaire… Quelques photos qui m’ont été dédicacées et auxquelles je tiens comme à la prunelle de mes yeux : Bob Fosse, Gene Kelly, Debbie Reynolds, Gene Tierney, ainsi qu’un dessin original de Terry Gilliam… Egalement le paquet de cigarettes que fumait John Hurt dans 1984, qu’il m’a signé du nom de son personnage, Winston Smith…


 

Et des souvenirs de ma carrière… Diplômes et prix… Figurines de la série d’animation Princesse SissiMon roman, Tombé du Ciel

Etes-vous capable de travailler hors de cette « tanière » ?

J’aime bien aller travailler chez mes coscénaristes, changer de cadre. Ou en réunion dans des cafés ou des bureaux de prod. Mais au moment d’écrire, j’ai besoin de mon espace.

Travaillez-vous parfois dans des lieux publics ?

Les cafés sont parfaits pour des discussions avec des partenaires. Mais il ne m’arrive tout de même que rarement d’écrire ailleurs que chez moi.

Etes-vous satisfait de votre bureau et/ou l’organisation de vos journées de travail. Si la réponse est non, qu’aimeriez-vous pouvoir changer?

J’aime être chez moi, sentir la vie de ma famille non loin comme une présence rassurante, comme un fil me reliant à la réalité tandis que je pars dans mes mondes imaginaires.

Préférez-vous travailler seul ou avec un co-auteur ?

J’ai très longtemps été un auteur indépendant, assez inadapté à la coécriture. Ce stade est aujourd’hui passé. De nouvelles rencontres, une envie de m’ouvrir, et voilà que les expériences avec les coauteurs me paraissent au contraire très enrichissantes. J’aime aller à leur rencontre, dans leur cadre, ou les recevoir pour des séances de travail, idéalement sur ma terrasse, dans le jardin, quand la météo nous le permet. Mais il me reste indispensable de poursuivre en parallèle mes projets solitaires.

Etes-vous plutôt Mac ou PC ?

Mac de la première heure ou presque. J’ai débuté avec un Classic, cette petite boite carrée à peine plus grande qu’un Minitel.

Je suis rétif au PC, je n’y comprends rien. Pourtant j’en ai un également, qui me hérisse le poil au moindre bug.


 

Utilisez-vous un logiciel d’écriture ? Si oui lequel ?

J’ai fait plusieurs tentatives mais je n’ai jamais rien trouvé de mieux que Word. Je m’y sens à l’aise, j’y crée mes styles, mes modèles, c’est fiable et sans surprise.

Travaillez-vous à horaires fixes ?

Plus ou moins. J’aime travailler le matin, tôt, parfois très tôt. Mes moments les plus productifs sont le passage de la nuit au jour, du sommeil au clavier.

Ensuite, je travaille à mon rythme, toute la journée. Rarement au-delà de 17 ou 18 heures.

Combien de temps de travail en moyenne par jour ?

Impossible de répondre. Parfois  24 heures… mais dans ma tête. Parfois une demi-heure sur mon clavier… Parfois douze heures sur mon clavier, la tête vide comme si je recrachais les pensées accumulées.

Jusqu’à combien de pages utiles pouvez-vous écrire par jour?

Même raisonnement : des jours entiers avec quelques lignes, une page utile… Puis ça prend forme et ce sont dix à vingt pages qui tombent. Mais que veut dire utile ? Pour moi, le travail le plus intéressant, le plus efficace et le plus payant, ce sont les retouches. Trouver alors une excellente correction de détail peut suffire à ma journée.

Par contre, je n’apprécie rien tant que le travail sous pression, les vraies urgences. Là, chaque minute compte, l’exaltation devient ivresse, la fatigue ne me gagne plus. En vrai bélier, je préfère les sprints aux marathons.


 

Avez-vous besoin de faire des pauses à heure fixe ?

La pause cigarette… La pause café… Et puis, il faut bien déjeuner, mais jamais forcément à la même heure. Je fais des pauses quand l’écriture d’un passage m’envahit tellement, me provoque une telle montée d’adrénaline qu’il devient vital de souffler. Je sors fumer une cigarette, mais déjà je trépigne et j’y retourne. Ou alors, dans les jours sans, je fais des pauses entre les pauses, pour chercher l’inspiration, encore et encore. Le paquet de clopes peut y passer.

Travaillez-vous dans le silence total ? En musique ?

La musique est capitale pour trouver un déclic. Un seul air va accompagner chaque projet. Je l’écoute chaque matin, il me permet de retrouver l’énergie du film. Mais au moment d’écrire, il se chantonne dans ma tête, plus besoin de l’écouter. Au contraire, il me faut un silence absolu.

Avez-vous un ou des compagnon(s) d’écriture à quatre pattes ?

J’ai longtemps eu un chat, Mambo. Il est mort l’été dernier à l’âge de 17 ans. Et un chien, Patch, qui nous a quitté il y a à peine un mois. Je n’envisage pas de les remplacer.

Vous coupez-vous du reste du monde ou restez-vous connecté à votre entourage (mail, téléphone, Twitter, Facebook…) ?

L’ordinateur reste connecté. J’aime être dérangé par un mail ou un coup de fil.

Avez-vous des rituels d’écriture ?

Non, désolé, absolument aucun. Sinon que je tourne longtemps les choses dans ma tête avant de poser les mots. J’adore les premières phrases d’un projet, je me dis que j’ai enfin « dépucelé le film ».


 

Utilisez-vous une méthode particulière (tableau, fiches, cahier…) ?

Je ne fais confiance qu’à ma mémoire. Je suis de ceux qui pensent que si j’ai oublié une idée, c’est qu’elle n’était pas bonne. Je prends des notes uniquement en réunion mais je ne les relis jamais, sauf si c’est pour la correction de plusieurs détails qui m’ont été pointés à l‘intérieur d’un scénario.

Comment trouvez-vous l’inspiration ? Musique, photos, films ?

Comme je l’ai évoqué, tout part souvent d’une musique. C’est l’adéquation entre un concept naissant et une musique qui donne sa forme au projet. Je suis souvent à la recherche de ce que j’appelle « la couleur du film ». Il ne s’agit pas d’une couleur au sens propre mais d’un état, d’une atmosphère. Quand je l’ai enfin trouvée, je m’y rattache mentalement et l’inspiration l’accompagne.


 

Avez-vous besoin de « carburants » (thé, café, tabac, nourriture…) ?

Je fume pas mal mais jamais dans mon bureau. Comme je l’ai expliqué, je m’interromps pour sortir sur ma terrasse, dans mon jardin, et fumer. Idéalement, je ressource mon inspiration dans ces pauses et je retourne tête baissée vers mon écran.

Nespresso est devenu également un compagnon de vie. What else ?…

A quel moment et dans quel lieu pratiquez-vous le mieux le brainstorming ?

Peu importe, vraiment. Quand je réfléchis seul, les idées viennent souvent le matin au réveil, dans mon lit donc. Ou sous ma douche curieusement. Avec un producteur ou un coauteur, l’environnement m’indiffère, les idées sont plus fortes que le bruit et le cadre ambiants.

Prenez-vous beaucoup de notes ? Comment les organisez-vous (carnet, notes volantes, logiciel…) ?

Aucune, comme je l’ai déjà dit. Quand j’écris, le film (ou une grande portion du film) est déjà entièrement dans ma tête.

Etes-vous sujet à la procrastination ?

Hélas oui. Mais ces périodes ne me font plus peur. Elles sont nécessaires même si elles restent déplaisantes. Elles me permettent d’évaluer ma capacité à rebondir. La sortie du tunnel est chaque fois vécue comme une renaissance, un cadeau de la vie.

Avez-vous déjà été frappé par le writer’s block ? Si oui, quelle est votre recette pour en sortir ?

Quand cela m’est arrivé, c’est que la vie, la vraie vie, prenait le dessus. Avec son lot de soucis. Il faut donc soigner ses vrais problèmes, les apaiser, pour retrouver le souffle de la fiction.

Quand vous prenez des vacances, vous coupez-vous totalement de votre travail ?

J’ai souvent apporté du travail en vacances et cela n’a que rarement produit de bons résultats. Sauf quand j’ai écrit mon roman. Donc non, maintenant, je ferme les écoutilles et je pars sans arrière-pensée.

Qu’aimez-vous faire quand vous ne travaillez pas?

Regarder la télé, aller au cinéma, lire. Et surtout m’occuper de mes proches, de ma fille… Voir des amis… Vivre ! Le terreau indispensable à la naissance de nouvelles idées.


 

Avez-vous un ouvrage culte traitant de l’écriture ?

J’en ai beaucoup lu. Je n’ai trouvé de clés que dans Making a good script great de Linda Seger. Et dans Adventures in the Screen Trade de William Goldman. Mais franchement, ces bouquins sont remisés et ne m’ont jamais servi de béquilles. Je ne crois pas aux méthodes.

Qui est votre scénariste fétiche ?

William Goldman justement ; L’Arnaque est selon moi un film parfait. Et aussi Adolph Green et Betty Comden, auteurs de Chantons sous la pluie et de Tous en scène .


 

Quelle est votre actu ?

L’actu va si vite que le temps que ce questionnaire soit publié, elles seront démodées. D’autant qu’avec le net, on lira encore ces lignes dans dix ans quand cette actu aura des airs de films oubliés ou jamais tournés.

Mais bon, pour ne pas me défiler, notons bien que nous sommes aujourd’hui le 6 juillet 2012. A cette date, je coécris une comédie pour M6 avec Stéphanie Kalfon et nous nous amusons comme des fous. J’écris également un téléfilm pour France3 dans un registre très noir tout nouveau pour moi. Et un épisode pour une série policière de France 2.

Je viens également d’obtenir l’aide du fonds d’innovation pour un projet de série historique exaltant initié avec Frédéric Davoust et j’ai hâte de me remettre au travail dès la rentrée.

Ouvrage(s) cité(s) dans cet article :

Rendez-vous dans quinze jours pour visiter un nouveau bureau d’auteur… 

Copyright©Nathalie Lenoir 2013

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