Dans le bureau de Marc Kressmann

Rien ne nous en apprend plus sur un auteur que d’examiner le lieu où il travaille. Si quelques scénaristes se vantent de pouvoir écrire n’importe où, la plupart d’entre eux ont besoin de se réfugier dans un lieu dédié. C’est dans ce sanctuaire qu’ils passent de longues heures solitaires à créer leurs histoires, coupés du reste du monde. Je vous propose de découvrir, à travers cette nouvelle rubrique, les bureaux de quelques scénaristes français(e), mais aussi leurs méthodes, leurs routines d’écriture…

Pour cette nouvelle édition, c’est mon confrère Marc Kressmann qui nous ouvre la porte de son bureau…

Marc Kressmann est scénariste, essentiellement pour la télévision (Cinq Soeurs, Paris 16ème, La Nouvelle Maud…), mais aussi pour la radio et bientôt pour le cinéma.

Depuis combien de temps travaillez-vous comme scénariste ?

J’ai toujours écrit pour gagner ma vie : d’abord pour la publicité (un naufrage), puis pour la presse écrite et Internet en tant que pigiste ciné-télé (je me suis bien marré). J’ai commencé à écrire des scénarios il y a une dizaine d’années mais ça fait cinq ans que je l’assume à peu près et surtout que j’en vis.

Travaillez-vous dans un coin de votre habitation ou dans une pièce dédiée ?

J’ai installé mon bureau dans mon salon, à cause de la lumière, parce que c’est la plus jolie pièce de mon appartement et puis parce que je n’ai que deux pièces de toute façon. Ça donne pratiquement sur la place de la République et je peux ainsi faire ma commère en regardant les manifestations.

Pouvez-vous décrire ce bureau ?

Je l’ai acheté dans une brocante de la rue des Martyrs (tout un symbole) et c’est dessus que j’ai écrit mes premiers scénarios payés. Il est devenu un peu étroit, il est flingué par de multiples traces de mugs de café (et de chocolat) mais j’y suis très attaché. Je n’ai pas trouvé de petit meuble pour poser mon imprimante ou ranger mes dossiers, je les trouve tous laidissimes (idem pour les fauteuils de bureau). Alors je mets tout ça par terre, sous le bureau, en espérant que ça ne se voit pas trop.


Ce bureau est toujours très bordélique, avec des papiers partout, des notes, des cahiers, des post-its, tout et n’importe quoi. Je passe mon temps à le ranger, c’est une calamité. Il est dominé par mon Mac, qu’une amie a surnommé “Dieu”, et est entouré de deux lampes, l’une d’appoint et l’autre, “médicale” : une lampe de luminothérapie, conseillée pour éviter la déprime hivernale à cause du manque de luminosité à Paris. Je précise que je l’ai achetée dans un vrai magasin médical, et pas suite à une émission de téléachat regardée affalé sur mon canapé. Pas de post-it, de pense-bête sur le mur, histoire de ne pas me distraire. Je me suis juste offert la repro d’une photo de Slim Aarons, “Poolside gossip”, histoire de me faire une fenêtre vers un peu de rêve et pour me motiver : un jour, je l’aurais cette piscine !


Avez-vous choisi un espace neutre ou êtes-vous au contraire entouré d’objets et souvenirs ?

Comme mon bureau est placé dans mon salon, il y a là toute ma vie.

Etes-vous capable de travailler hors de cette « tanière » ?

Plus ça va, plus je préfère écrire dans mon antre. En ce moment, je travaille sur un projet important de série télévisée avec toute une équipe d’auteurs et la production nous a loué des bureaux. J’ai eu mon bureau, avec un téléphone. Au début, j’avais trop l’impression d’être Melanie Griffith à la fin de Working Girl. Mais en fait, je ne m’en sers jamais.


Travaillez-vous parfois dans des lieux publics ?

Ça m’est arrivé de bosser dans des bars. Le va-et-vient des gens ne me dérange pas. Mais je préfère le café que je me fais, moi, et écouter ma musique à moi, plutôt que les éternelles compiles de Café Costes ou Ouï FM.

Etes-vous satisfait de votre bureau et/ou l’organisation de vos journées de travail. Si la réponse est non, qu’aimeriez-vous pouvoir changer?

A l’avenir, j’aimerais bien avoir une pièce juste pour mon bureau, afin d’avoir à le ranger tout le temps. J’aimerai aussi être plus efficace et plus productif à heures fixes. Ah zut c’est vrai, je ne suis pas un robot.

Préférez-vous travailler seul ou avec un co-auteur ?

J’ai travaillé longtemps avec Hélène Le Gal, ça se passait très bien. Bon, on se prenait parfois la tête mais on se marrait bien et on se soutenait. Depuis qu’elle m’a (tremolos dans la voix) quitté pour faire çi pour faire ça, je n’ai pas encore retrouvé the one. Alors, au lieu de me remettre en coucouple, je privilégie les groupes. Et quand j’ai une “conception personnelle de l’ouvrage” (en gros, un sujet perso), je préfère travailler tout seul, sinon je peux me montrer péniblement autoritaire.

Etes-vous plutôt Mac ou PC ?

Mac depuis toujours.


Utilisez-vous un logiciel d’écriture ? Si oui lequel ?

Uniquement Word. J’ai acheté Finaldraft quand j’étais scénariste aspirant il y a une dizaine d’années mais je le regrette car un, ça m’a coûté bonbec et deuxio, le logiciel qui était sous forme d’un CD-rom (on ne rit pas) n’est désormais plus lisible. Pas grave, on peut vivre sans. En fait, je crois que j’aime bien perdre mon temps à faire de la tabulation.

Travaillez-vous à horaires fixes ?

J’essaie. Genre 9h – 12h30, 14h-18h. Voilà voilà.

Combien de temps de travail en moyenne par jour ?

Officiellement ça nous fait 7h30 minimum devant l’ordinateur. Voilà voilà.

Jusqu’à combien de pages utiles pouvez-vous écrire par jour?

Je suis incapable de répondre à cette question. Je ne comprends même pas le sens de l’expression “page utile” vu que dans ce métier, on passe notre temps à réécrire. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a des journées où je n’arrive pas à pondre trois lignes correctes et il y en a d’autres où je peux abattre des montagnes. Une fois, j’ai dialogué trois épisodes de 52 mn en trois semaines. Mais depuis je négocie mieux mes deadlines. “Eh bien tant mieux, parce que je ferai pas ça tous les jours !”

Avez-vous besoin de faire des pauses à heure fixe ?

Je fais des pauses tout le temps, c’est dramatique. En général, pour le déjeuner, je m’arrête une heure à une heure et demi. Français jusqu’au bout des doigts.

Travaillez-vous dans le silence total ? En musique ?

J’écoute beaucoup de musique grâce à mon iPod qui tourne à 10 000 titres. Et puis d’un coup je coupe tout en me hurlant dessus “maintenant tu bosses, feignasse !!”

Avez-vous un ou des compagnon(s) d’écriture à quatre pattes ?

Il ne vaut mieux pas. Ils n’auraient pas survécu.

Vous coupez-vous du reste du monde ou restez-vous connecté à votre entourage (mail, téléphone, Twitter, Facebook…) ?

Je suis tout le temps connecté : mail, téléphone, Facebook. Dès que le téléphone sonne, je bondis et je décroche, tout joyeux. Si mon interlocuteur me demande “je te dérange ?”, je réponds invariablement “bah non, je travaille !”.

Avez-vous des rituels d’écriture ?

Que ce soit pour une commande ou un projet perso, j’ai du mal à écrire si je n’ai pas déjà en tête les prénoms des personnages, ainsi que leurs métiers. C’est ce qui me permet de vraiment les définir. J’aime bien aussi me faire une petite compile, une bande originale du projet. Pour un projet présenté à l’aide à l’innovation du CNC, qui était axé autour de baby-boomers, je l’avais accompagné d’un CD de reprises de chansons. Le projet a été refusé, et avec le recul je me demande si je n’avais pas davantage bossé la compilation que le concept du projet… Je suis un DJ frustré.

Utilisez-vous une méthode particulière (tableau, fiches, cahier…) ?

Plein de carnets, j’adore en acheter. L’an dernier, j’ai travaillé sur un projet de série qui mélangeait constamment une intrigue “policière” à une intrigue “comédie familiale”. Pour m’en sortir, j’ai utilisé des fiches Bristol de couleurs différentes où je notais l’enjeu de chaque scène. J’avais l’impression d’être un scénariste américain hyper bien organisé, ça m’a vachement plu.

Comment trouvez-vous l’inspiration ? Musique, photos, films ?

Je fais comme tout le monde, je pique, pardon, je me documente sur Internet, je bouquine, je regarde des films, des séries… Plus ça va, plus je m’inspire de ma vie personnelle. J’ai beaucoup de mal à écrire une histoire qui ne me parle pas un tant soit peu. C’est pour ça que j’ai très vite cessé toute vélléité d’écrire pour une série policière. Ou alors une série autour d’un scénariste serial killer ? Comment ça, c’est pas fédérant ?


Avez-vous besoin de « carburants » (thé, café, tabac, nourriture…) ?

Chez moi, je me tiens bien. Deux trois mugs de café le matin seulement. En atelier, on bouffe tous du chocolat à doses massives, à un tel point que désormais je ferai stipuler dans mes contrats une échéance de fric supplémentaire par kilo pris.

A quel moment et dans quel lieu pratiquez-vous le mieux le brainstorming ?

En faisant la vaisselle, au moment de m’endormir, en soirée. Je crois en l’Inspiration et je la chéris tous les jours. C’est ma seule religion.

Prenez-vous beaucoup de notes ? Comment les organisez-vous (carnet, notes volantes, logiciel…) ?

Tout est bon pour prendre des notes : des enveloppes usagées, des post-it roses, un Moleskine… Il y a aussi le carnet de notes de mon iPhone. (note à moi-même : arrêter d’acheter des trucs qui commencent par i)

Etes-vous sujet à la procrastination ?

Pas du tout. PAS DU TOUT. Là, j’ai envie de répondre avec un mot d’auteur, un truc super sympa, mais je dois absolument terminer un autre truc là, non vraiment, je réponds demain.

Avez-vous déjà été frappé par le writer’s block ? Si oui, quelle est votre recette pour en sortir ?

Quand ça m’arrive, j’arrête et je passe temporairement à autre chose. L’Inspiration a toujours raison. Si je n’arrive pas à m’y remettre, je geins.

Quand vous prenez des vacances, vous coupez-vous totalement de votre travail ?

Si j’ai oublié mon ordinateur, oui, sans problème ! Mais je vérifie quand même mes mails, le box-office et les audiences télé. Ou j’appelle des collègues pour avoir des ragots. Quoi, ça fait partie de mon travail…

Qu’aimez-vous faire quand vous ne travaillez pas?

“I’m always at work !” J’aime bien acheter des livres que je ne lirai pas avant deux ans, enregistrer des films ou des séries que je ne regarderai que dans six mois, photographier des devantures de magasin (en particulier les boucheries), prendre l’avion ou le train, perdre mon temps, cuisiner, ouvrir des bouteilles de champagne, observer mes contemporains (ah merde, ça ça fait partie de mon travail), collectionner des photos de Christine Lagarde (ça, moins). Liste non exhaustive.

Avez-vous un ouvrage culte traitant de l’écriture ?

Peut-être le tout premier que j’ai eu entre les mains : The screenwriter Workbook de Syd Field en anglais. On me l’a offert lors d’un voyage en Californie alors que j’étais en train de remettre en question ma vie professionnelle d’alors. Ce bouquin m’a permis de découvrir les rudiments de l’écriture et surtout plein de films américains des années 60 / 70. Depuis, j’en ai acheté plein d’autres du genre “écrivez votre film en 21 jours”. C’est très excitant à lire, on prend plein de bonnes résolutions mais c’est comme les livres de développement personnel ou les films de Claude Lelouch : on peut vivre sans.

Qui est votre scénariste fétiche ?

Blake Edwards, William Goldman, Alan Ball (pour Six feet under, la plus grande série télé ever). En France, Danièle Thompson (période années 70 jusqu’à La Boum), Jean-Paul Rappeneau (Le Sauvage est pour moi la référence en termes de scénario)… Et puis il y a les copains, les copines mais pour ne blesser personne, je ne donnerai pas de noms ! (en fait, je n’ai pas reçu de chèques).

Quelle est votre actu ?

La saison 2 de La Nouvelle Maud sera diffusée sur France 3 à partir du 31 mars à 20h35. Le reste est “en cours de développement”, “en recherche de financement”, “en cours de signature”, “en phase de gestation”. Voilà voilà !

Références :

Rendez-vous dans quinze jours pour visiter un nouveau bureau de scénariste… 

Copyright©Nathalie Lenoir 2012



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