Dans le bureau… de Quentin Tarantino

Rien ne nous en apprend plus sur un auteur que d’examiner le lieu où il travaille. Si quelques scénaristes se vantent de pouvoir écrire n’importe où, la plupart d’entre eux ont besoin de se réfugier dans un lieu dédié. C’est dans ce sanctuaire qu’ils passent de longues heures solitaires à créer leurs histoires, coupés du reste du monde…

Puisque les confrères et consoeurs qui ont accepté de nous ouvrir les portes de leurs bureaux tardent à rendre leurs copies, je vous propose de nous faufiler dans celui de l’un de mes scénaristes favoris, mister Quentin Tarantino himself in person. J’ai trouvé clichés et ressources triple A, miam!

Non content d’être un incroyable faiseur d’images qui recrache sa cinéphilie dévorante à chaque plan ou presque, Quentin Tarantino est avant tout un scénariste de talent, l’un des grands maîtres du récit déstructuré, qu’il manie avec une aisance qui force le respect, et des dialogues multivitaminés.

Malgré des débuts de cinéastes très remarqués, c’est sa plume qui lui a réellement permis de franchir les portes d’Hollywood dans les années quatre-vingt-dix. Il a signé True Romance pour Tony Scott, From Dusk Till Dawn pour Robert Rodriguez ou encore Natural Born Killers (avec David Veloz & Richard Rutowski) pour Oliver Stone avant de se consacrer uniquement à ses projets personnels. Il s’octroie cependant quelques récréations, signant des épisodes de la série CSI ou jouant les script-doctors de luxe pour son comparse Robert Rodriguez.

Quel que soit le genre cinématographique auquel il s’attaque (et ils les a presque tous abordés), ses films sont toujours très attendus, et pour cause! Le cocktail de base est immuable: humour, action, hommages cinéphiles multiples et casting trois étoiles, et la recette fonctionne à merveille tant le cinéaste est inventif. Des films de gangster Reservoir dogs et Pulp Fiction, au solaire polar Jackie Brown, du sanguinolent diptyque Kill Bill, mélange de film d’art martiaux et de western, à l’horrifique Death proof, sans oublier son survitaminé film de guerre Inglorious Basterds (qui je dois tout de même l’avouer m’a énormément déçue), mister Q.T. sait tout faire.

Il tournera cette année Django Unchained, dont on peut lire le scénario online, un hommage au western spaghetti mâtiné de blaxploitation qui revisite l’abolition de l’esclavage dans l’Amérique du 19 ème siècle, sacrée recette! Depuis la fuite (réelle ou volontaire) du scénario sur le Net, les analyses abondent, nourrissant un buzz savament orchestré par Q.T. lui-même.

A peine son script achevé, il en avait posté la couverture sur la toile:


C’est à cette même occasion qu’était apparu ce portrait faussement pris sur le vif qui nous permet de découvrir son bureau. Il prise manifestement l’écriture manuelle… et garde ses récompenses les plus prestigieuses (Oscar, Palme d’Or, BAFTA, Golden Globe…) à portée de mirettes! Je donnerais cher pour pouvoir me plonger dans la lecture de ses cahiers à spirales, pas vous? 😉


Voici le genre de conseils d’écriture que dispense le grand maître:

‘Remember when you were nine years old and that favorite TV show of yours and all your friends just began to not be as good as it once was? How it used to be this thing you worshipped, but now the formula has gone a tad tepid and like 3 of your friends are over for a sleepover and you’re all hopped up on too much sugar talking about what the coolest episode ever would be? You’re vibrating from the energy of just unleashed possibilities and your Mom is telling you to get to sleep, but that Nine Year Old creative force is just shaking… running a thousand words a minute, spilling everything you ever dreamt of to your buddies and it feels like the greatest thing any of you have ever heard? Well that’s where you have to write from. You have to write with that energy and that fire. It is all about that magic 9 year old unleashed.’

« Vous vous souvenez de vos neuf ans et du moment où cette série TV que vous et tous vos amis adoriez a commencé à devenir moins bonne? Vous lui aviez voué un véritable culte mais maintenant la formule commençait à tiédir, et lorsque trois de vos amis venaient dormir à la maison et que vous étiez surexcités à force de se gaver de sucreries, vous débattiez pour déterminer ce qui pourrait être le meilleur épisode possible? Vous étiez transporté par ces possibilités infinies quand votre mère venait vous dire de vous coucher, mais cette force créatrice enfantine vous secouait, faisant jaillir un millier de mots à la minute, illustrant tout ce dont vous ou vos amis aviez toujours rêvé, et vous aviez la sensation que c’était la meilleure histoire que vous aviez jamais entendue? Et bien ce doit être le point de départ de votre écriture. Vous devez écrire avec cette énergie, ce feu. Il s’agit de libérer la magie créatrice de vos neuf ans. « 

Belle définition, non?

L’écriture n’est pas une vocation première pour Quentin Tarantino, qui souhaitait avant toute chose devenir acteur, mais une simple étape dans l’élaboration de ses films, ce qui ne veut pas dire qu’il la bâcle, bien au contraire. Selon ses propres dires, il est « très satisfait de sa façon d’écrire mais s’il s’était considéré comme un auteur, il aurait écrit des romans, pas des scénarios ». N’étant pas à une ou deux contradiction(s) près, il confesse que ses scénarios sont ses romans personnels, qu’il se doit de les écrire le mieux possible et qu’in fine, « ce n’est presque pas grave s’ils ne sont pas tournés puisqu’il a la satisfaction d’avoir crée ses films sur la page ».

Il écrit principalement à son domicile, quand les volatiles de son voisin et confrère Alan Ball… ne chantent pas trop fort. Véridique!

Sa plume se nourrit d’influences cinématographiques multiples, notamment asiatiques et italo-américaines, mais aussi de l’oeuvre de romanciers comme Elmore Leonard qu’il lit depuis l’adolescence. Il reconnait son influence dans sa propre façon de créer personnages et dialogues.

Son rapport à l’écriture est très marqué par son expérience d’acteur, ses scénarios sont toujours fondés, et menés par les personnages. S’il lui arrive de maturer une idée pendant plusieurs années, il avoue ne pas beaucoup préparer ses scénarios en amont, ni se pencher sur la biographie des personnages qu’il préfère « découvrir » en cours de rédaction. Bref, il les laisse interagir, dialoguer et voit ce qui se passe, « comme dans la vraie vie ». Il se laisse guider par le rythme, la musicalité des dialogues. On s’en serait douté, il conçoit d’ailleurs ses bandes-sons avant même d’écrire une ligne…

Petite parenthèse à destination des Padawans qui liront cet article: j’espère que vous avez bien conscience que 1.Quentin Tarantino est un gros cabotin et que 2. il faut une sacrée dose de génie pour produire un scénario de qualité à l’arrache… 😉


Bref, Quentin Tarantino essaie d’éviter au possible d’analyser ses scripts en cours d’écriture, il se laisse porter par « la vérité de ses personnages » et écrit son intrigue à partir de quelques noeuds dramatiques déterminés à l’avance. Il déclare que c’est ainsi que les romanciers, notamment Elmore Leonard, écrivent. Il avoue qu’il réécrit énormément ses scripts en revanche, à tel point qu’ils sont tellement différents de leur premier jet, qu’il se demande parfois s’il n’aurait pas mieux fait d’écrire d’entrée de jeu une autre histoire…

Ses premiers jets sont toujours très longs (500 pages pour Pulp Fiction!), il les affine au fil des réécritures. Il dit avoir à coeur de se renouveler à chaque nouveau projet afin de surprendre le public, il confesse ne pas vouloir qu’en entendant un de ses dialogues on se dise « qu’il fait du Tarantino ». C’est sans aucun doute le point sur lequel il échoue lamentablement mais c’est pour notre grand plaisir, non? 😉

 Rendez-vous dans quinze jours pour visiter un nouveau bureau de scénariste… 


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