Dans le bureau de Philippe Lafitte

Rien ne nous en apprend plus sur un auteur que d’examiner le lieu où il travaille. Si quelques scénaristes se vantent de pouvoir écrire n’importe où, la plupart d’entre eux ont besoin de se réfugier dans un lieu dédié. C’est dans ce sanctuaire qu’ils passent de longues heures solitaires à créer leurs histoires, coupés du reste du monde. Je vous propose de découvrir, à travers cette nouvelle rubrique, les bureaux de quelques scénaristes français(e), mais aussi leurs méthodes, leurs routines d’écriture…

Pour cette nouvelle édition, c’est mon confrère Philippe Lafitte qui nous ouvre la porte de son bureau…

S’il débute sa carrière de scénariste, Philippe Lafitte est déjà un romancier accompli. Il a signé quatre ouvrages, dont le génialissime Vies d’Andy, ainsi qu’une dizaine de nouvelles.

Depuis combien de temps travaillez-vous comme scénariste ?

Je tourne autour de la question depuis une dizaine d’années, le même temps que pour le roman, en fait, mais les circonstances ont fait émerger le roman en premier (trois romans chez Buchet-Chastel, le quatrième Vies d’Andy, récemment au Serpent à Plumes, une dizaine de nouvelles en revue). La littérature étant plus une vocation qu’un vrai métier (double vie obligatoire sauf miracle de dernière minute), j’ai bossé longtemps comme créatif de pub salarié tout en publiant des romans. Difficile mais faisable. Pour le scénario, c’est impossible (c’est un vrai métier) : j’ai quand même tenté quelques ballons d’essai pendant le salariat (un appel d’offre Canal + période  « H »; des contacts avec Philippe Gildas pas aboutis, un projet d’animation jeunesse, finalement « trop adulte », des concepts de séries et même d’émissions). Je m’y suis mis « sérieusement » depuis deux ans, c’est à dire à plein temps, enchaînant l’écriture et les différents séminaires McKee, Truby, training de pitch (Claire Dixsaut) puis la formation continue CEEA « 52’ » (que je recommande fortement: enseignement nickel, belles rencontres itou). Actuellement, je travaille en commande ou sur des pitchs « on spec », en solo ou en co-scénariste mais je n’ai rien contre la démarche d’atelier sur certains projets : le collectif est peut-être une des bonnes solutions pour répondre aux difficultés du « marché ». Pas de spécialité, je travaille en comédie, thriller, polar ou autre, l’idée de départ ou le sujet pouvant orienter le genre. J’ai également écrit avec deux jeunes réalisateurs (Laurent King et Didier Canaux), un unitaire et un court-métrage pour la Collection Canal+ 2012. Sans lâcher l’écriture de romans. Comme les écureuils, j’accumule les noisettes.

Travaillez-vous dans un coin de votre habitation ou dans une pièce dédiée ?

J’ai la chance d’habiter à la campagne, près de Paris, donc maison suffisamment grande pour avoir un bureau. Quand j’en ai marre d’être face à mon mur, je descends au salon où je peux à nouveau étaler mon bintz sur une table. Pour les formats courts (sketches, chansons), j’ai expérimenté le jardin avec chaise longue : ça marche ! Mais pas l’hiver, bizarrement. Devant la cheminée, c’est bien aussi.

Pouvez-vous décrire ce bureau ?

Une pièce sous les toits, avec un bureau en L pour accumuler le maximum d’éléments à portée de main (livres, paperasse, magazines, dossiers, documentation diverse), l’ordi face au mur (avec quand même un oeil sur l’extérieur et une lucarne qui donne sur le ciel). Et le maximum d’espace pour les livres : malgré le numérique, je reste un fétichiste du livre papier. Ce qui pose un grave problème existentiel : Philip Roth, les Flaubert en poche, la bio de Woody Allen, ça va dans la bibliothèque du salon ou dans le bureau ?

Avez-vous choisi un espace neutre ou êtes-vous au contraire entouré d’objets et souvenirs ?

Impossible d’être neutre, je suis trop bordélique ; mais c’est un bazar organisé où je retrouve le plus souvent mes petits. Parfois quand même, je cherche un bouquin que je ne trouve pas: bonne occasion de trouver autre chose ! J’ai besoin d’être entouré de livres et d’objets familiers, comme un début de rituel et un espace accueillant. Quand on passe ses journées dans un même lieu, autant ne pas se faire du mal. Pour le bouquin sur Warhol, par exemple, j’ai accumulé des choses warholiennes en plus de la doc : boîtes de conserve, badges, perruque, pop box, coupures de presse d’époque, cadeau aussi (une mini-litho !). Quand j’en ai marre, je réunis tout ce qui concerne le manuscrit dans un carton, direction grenier.

Etes-vous capable de travailler hors de cette « tanière » ?

Oui, sans problème : troquets (calmes donc rares), train, autres apparts, terrasse (à l’ombre). Mais c’est surtout pour les prises de notes, réflexions préalables, phases de conception; ou les formats courts. Pour le roman, plutôt chez moi, bureau fermé. Pour le scénario, chez l’un ou chez l’autre.

Travaillez-vous parfois dans des lieux publics ?

Je peux, avec une légère tendance à la maniaquerie : pas de lieux exposés ou bruyants; un coin dans un recoin, dos au mur (influence Sergio Leone), pas ou peu de musique (voir plus loin). Le train, c’est bien, ça donne une deadline, et le rythme favorise l’autohypnose ; les petits nenfants qui hurlent ou les kékés qui aboient sur portable, moins. L’idéal pour bien avancer serait un Paris-Rodez en micheline, hors saison. J’ai écrit des nouvelles complètes sur un aller-retour Paris-Royan. En phase de conception, des lieux calmes mais un peu inhabituels peuvent aider à sortir de sa coquille mentale: des salles de musée, une nouvelle bibliothèque, un abri dans un parc…

Etes-vous satisfait de votre bureau et/ou l’organisation de vos journées de travail. Si la réponse est non, qu’aimeriez-vous pouvoir changer?

La réponse est oui. Le bureau, je l’ai disposé comme je voulais, en L donc, assez grand pour accumuler tout le bordel : livres, tasses de café, stylos machouillés, dvd, post-it et feuilles volantes, dossiers et poussière, chéquiers périmés, re-bouquins, ordi portable. Comme tout bon bordélique, je fantasme sur un bureau zen et design, avec une feuille, un stylo et rien d’autre : en général, ça dure cinq minutes. Je suis très fier d’avoir enfin depuis un an un « vrai » fauteuil à roulettes ; quand je pousse dessus, il me propulse jusqu’à la bibliothèque, deux mètres derrière : pratique !

Préférez-vous travailler seul ou avec un co-auteur ?

Ca dépend des cas. Pour le roman, jamais à deux. J’ai essayé une fois, avec un très bon pote écrivain : on a déclaré forfait au bout de quinze jours ! Impossible de raccorder les styles d’écriture (qui sont aussi une manière de penser ; dieu merci, on est resté amis). Pour le scénario c’est différent : avec un(e) co-scénariste, ou seul si c’est une idée perso qui peut se développer vite. Mais le travail à deux reste un vrai stimulus permanent, je préfère donc nettement : il faut juste être clair sur son ego, pas de conflits narcissiques (à réserver pour l’histoire), de la confiance et de la complémentarité. Les retours de groupe sur un projet, ça peut être pas mal aussi (expérimenté au CEEA) mais avec un préalable : des retours constructifs qui font avancer le schmilblick, donc « professionnels ».

Etes-vous plutôt Mac ou PC ?

Mac depuis 1984 et le lancement du MacIntosh. J’ai bien peur de ne jamais avoir appuyé sur une touche de PC de toute ma vie. C’est moche.

Utilisez-vous un logiciel d’écriture ? Si oui lequel ?

Word est encore le plus simple. Je déteste l’idée de programmer tout un tas de trucs pour commencer à écrire. J’aime bien l’innovation mais je déteste le système de rotation effrénée de la technologie : le temps d’apprécier le .3 on est déjà au .5. Ridicule ! En fait je ne suis pas très geek. J’ai eu un délire Xpress il y a longtemps pour mettre en page un roman en le calant sur la maquette de la maison d’édition : à voir la tête de mon éditrice, j’ai vite arrêté. Retour à la case Word, pour le roman comme pour le scénario. J’ai un logiciel Final Draft dans un coin (où?) de mon ordi : je ne m’en suis jamais servi mais ça pourrait venir.

Travaillez-vous à horaires fixes ?

En ce moment oui, j’ai cette chance : plutôt matin et après-midi (moins) ; ça permet de jongler avec plusieurs projets pour le scénario (pas pour le roman, plus « exclusif »). J’ai eu des horaires très différents suivant les circonstances, donc je m’adapte : quand j’étais salarié, je bossais tard le soir et le week-end (éprouvant) ; je prenais des notes en réunion (dangereux) et maintenant qu’il y a prescription, j’avoue que j’ai parfois dormi dans mon bureau sous la table en fermant la porte à clé ; de toute façon il n’y a plus de bureaux, que des open-space…

Combien de temps de travail en moyenne par jour ?

Aujourd’hui, j’ai tendance à m’incruster rapidement devant ma feuille et mon ordi, donc je peux rester jusqu’à une dizaine d’heures dans la grotte, avec pauses régulières. Mais ça ne veut rien dire : je peux ramer dix heures sur deux pages (roman), souvent plus productif pour le scénario ; mais il m’est arrivé d’écrire bien plus en deux trois heures, ailleurs. Donc je dirais que le bureau est un confort mais peut aussi être un piège. Les dangers possibles : la routine, l’excès de doc, la distraction numérique et le système en arborescence qu’implique la recherche sur le Net. Très utile mais chronophage. Pour une recherche sur la chute du Mur de Berlin, je me suis retrouvé à lire l’alimentation des soldats est-allemands du côté de Hambourg, période Glasnost: ça a fait trois lignes dans le roman que j’ai fini pas virer ! Faut trouver l’équilibre, sur le fil, assez précaire. J’aurais tendance à dire que la recherche bien sélectionnée au préalable puis la lecture active de bouquins (prises de notes, post-it et surlignage) est plus efficace…et plus agréable. J’aime bien aussi aller fouiner sur place, enquêter dès que c’est possible (j’évite donc les sujets sur la Nouvelle-Zélande). Aller voir un film nouveau ou une reprise est une excellente manière de cogiter agréablement et ça fait partie du boulot.

Jusqu’à combien de pages utiles pouvez-vous écrire par jour?

Pour le scénario, ça dépend de l’étape : en conception, pré-bible et personnages, une fois la prise de notes bien avancée, ça peut aller jusqu’à trois, quatre pages utiles (rarement plus), le plus long à enrichir étant les personnages (mais c’est souvent le plus intéressant ou, disons, le plus subtil), avec de fréquents aller-retour sur leur caractérisation; pour la continuité dialoguée, j’ai écrit le premier jet de mon court-métrage en une journée non stop (dix pages en douze heures) mais c’est très différent de la série ou du long, je trouve (ce serait plus proche de la nouvelle, bizarrement). Pour le traitement, tout dépend de la solidité du « squelette » de base. Et de l’avancement des personnages. Pour le roman, c’est très variable : ça peut aller de…10 lignes à 2 chapitres (une trentaine de pages) en un jour et une grosse nuit blanche. La première option est beaucoup plus fréquente, hélas.

Avez-vous besoin de faire des pauses à heure fixe ?

Oui, « Je ne chuis pas jun monchtre, je chuis jun être humain ! » Pauses pipi, manger, ma famille (very important), aller faire un tour dans le jardin, prendre une douche, faire des courses, fumer une clope (hum…). Un café hors du bureau, pour changer. Un bon livre vautré dans un fauteuil …La télé aussi, pour relâcher la pression : un Planète Choc, spécial requins !, ça détend. Le pied, c’est de prendre le temps de regarder un dvd ou une série en pleine journée (avec un délicieux petit sentiment de culpabilité). Ou alors recevoir un pote qui me traîne en forêt (j’en suis entouré mais finalement j’y vais peu)… ou à Paris (la pause s’étend à la journée, avec déjeuner et toile à la clé).

Travaillez-vous dans le silence total ? En musique ?

Impossible en musique, sinon je me concentre sur l’émotion musicale et je n’ai plus de « jus » pour écrire ; ou je m’endors. Pour moi, la musique de l’écriture, elle est dans la tête : ça fait assez de boucan comme ça ! Un truc pour me concentrer en période difficile : du coton dans les oreilles, ça fait comme un bruit de ressac, c’est parfait. J’ai tenté le fond musical sur dernière réécriture de roman, bof : jouable pour se détendre un peu…mais le rythme est avant tout dans le cerveau. Le chef d’orchestre, c’est lui !

Avez-vous un ou des compagnon(s) d’écriture à quatre pattes ?

J’ai eu pas mal de chats, tous différents : le gros qui pionce sur les feuilles, le taré qui passe en trombe sur le clavier, passe par la fenêtre…En ce moment, j’ai un spécimen discret, qui vient jeter un œil et repart, je pense qu’il se fout totalement de l’écriture. J’ai aussi une chouette qui hulule près de la fenêtre dès l’automne, ça c’est magique.

Vous coupez-vous du reste du monde ou restez-vous connecté à votre entourage (mail, téléphone, Twitter, Facebook…) ?

Les outils du Net sont des drogues dures et je suis assez naturellement addictif…mais je me soigne. Quand ça déborde, j’essaie de couper ou d’aller bosser ailleurs, avec un cahier. Peu de téléphone, pas de Twitter. Mais il faut reconnaître que Facebook me fait connaître des infos, des actus scénars, des articles, des videos. En même temps, pour m’être isolé quelque fois pour certains romans, je sais qu’on avance beaucoup plus vite dans une chambre glauque d’un bled perdu où il n’y a rien d’autre à faire.

Avez-vous des rituels d’écriture ?

Un très bon et un très mauvais : une théière pleine de thé vert chaque matin…et des clopes, le plus tard possible : je maudis le cow boy Marlboro ! J’ai essayé d’arrêter (souvent), toujours pas réussi. Je suis passé aux clopes de Jim Harrison (par fétichisme puéril), sans additifs (tu parles !). Vague stratégie : éviter d’écrire la nuit ou c’est le paquet qui y passe ! Sinon, des rituels variables : ouvrir la fenêtre, allumer une bougie, regarder les mouches voler…

Utilisez-vous une méthode particulière (tableau, fiches, cahier…) ?

J’ai toujours des carnets format poche quand je suis hors bureau et je ne sors jamais sans des post-it. C’est un mini conditionnement bénéfique: ça oblige à brancher le logiciel « observations ». Je ne crois pas à l’idée géniale qui reste même si on ne la note pas, la mémoire est trop fragile. Je note donc beaucoup. Et comme une note appelle souvent une autre note… En roman comme en scénario, j’ai des cahiers où j’écris en  premier jet à droite, et je rajoute plus tard sur la page de gauche. Un cahier a l’avantage de ne pas tomber en panne. Retaper sur ordi produit aussi une étape de plus avec ajouts et corrections supplémentaires. Pour le scénario, je tape directement sur ordi mais je garde le réflexe cahier-notes-stylo au préalable. La méthode des Post-it (brillamment exposée par Martin Brossolet au CEEA) est très motivante, on reste ouvert aux nouvelles idées, on ne s’enferme pas dans une voie… J’expérimente ça à ma manière et ça commence à être payant, (ça peut aussi servir pour les premières étapes du roman).

Comment trouvez-vous l’inspiration ? Musique, photos, films ?

Vaste programme… Je dirais que l’écriture est un truc d’obsessionnel, donc tout est bon pour alimenter la « machine » ; c’est surtout un travail à plein temps (et ce n’est pas une vue de l’esprit !), une disposition à absorber tout événement même anodin, faire son miel de tout : les choses de la vie, les gens dans la rue, dans le métro ; des conversations de dîners ou des choses entendues, des trajets en train qui prédisposent à la rêverie, avec des gens autour, drôles ou imbuvables (mais ça fait de bons personnages) ; les news aussi, les faits divers un peu bizarres ou horribles…En fait, rien de tiède. Le bord de mer me remue pas mal alors que la campagne moins. Les trajets chiants en voiture, excellent ! Mais faut pas que je conduise (j’ai développé une idée de nouvelle en passant devant la centrale nucléaire de Blois). Sinon, dans ma « nourriture » je suis plus visuel qu’auditif (sauf pour le cinéma où j’adore les sons décalés de l’image : Leone, Tarantino, Almodovar, Tati, pas mal de films US et asiatiques) : j’ai un faible pour la photo en général (Philip Lorcadi Corcia, Nan Goldin, Martin Paar et leurs histoires en une seule image), j’ai des périodes musées (la Fiac est une comédie humaine à ne pas rater !). J’aime bien le Land art (Andy Goldsworthy, immense artiste de la nature). Evidemment je vais au cinéma et je suis très accro aux séries (syndrome HBO, Showtime, etc). Trois repères important pour une addiction chronique : Seinfeld pour les années 90, Six feet Under pour les années 00 et Breaking Bad pour les années 10. Du côté européen, j’ai beaucoup aimé récemment Millenium et  Borgen, série politique danoise ; Skins et The Office, du côté briton. Pour la France, j’ai bien aimé l’onirisme et l’arène de Pigalle, la nuit *, les tableaux de Maison Close (une belle direction de la photo avec un vrai parti-pris !), les personnages des Beaux mecs, d’Engrenages, la noirceur de Braquo, la tension énigmatique de la patronne de Mafiosa : c’est possible donc ça motive pour écrire! Et bien sûr la lecture de philo, d’essais et de (bons) romans : pour le roman et peut-être encore plus pour le scénario, c’est essentiel. C’est une nourriture qui va au delà de l’inspiration. Ca vous construit, littéralement (je pense à Kundera mais aussi, dans d’autres genres, à John Fante ou Emmanuel Carrère).

* Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends l’arrêt probable de cette série. Quelle déception, pour les auteurs comme pour le public, de voir s’interrompre aussi vite les tentatives d’innovation ! Ca a déjà été dit et redit mais la fiction française n’échappera pas à son « malaise » sans prises de risques créatifs, de part et d’autre.

Avez-vous besoin de « carburants » (thé, café, tabac, nourriture…) ?

Oui, les redoutables TCT : thé, café, tabac. Natation pour compenser.

A quel moment et dans quel lieu pratiquez-vous le mieux le brainstorming ?

C’est quand même mieux dans un bureau, au calme. A deux, c’est plutôt du ping-pong, à plusieurs c’est vraiment du brainstorming. Ca se pratiquait pas mal dans la pub. A mon avis, pour que ça marche : aucune autocensure et un bon animateur qui note tout et vite. Après vient le tri. Bien fait, ça peut fournir beaucoup de « matos ».

Prenez-vous beaucoup de notes ? Comment les organisez-vous (carnet, notes volantes, logiciel…) ?

Je note beaucoup, partout : carnets, post-it volants, cahiers, vieilles enveloppes. J’ai eu une grosse période collage de photos et d’images de films. Comme je suis bordélique, j’ai ensuite besoin de classer par sujets, par genre et de rewriter sur ordi pour mettre un peu d’ordre. Qui retrouve très vite son désordre. Ordre, désordre : c’est une sorte de courant alternatif qui s’organise… avec étincelles et court-circuit possibles à la clé !

Etes-vous sujet à la procrastination ?

Oui, par exemple, là, je devrais avancer sur un traitement…et bien, c’est beaucoup plus amusant de répondre à ce questionnaire. Le net n’arrange pas les choses : Facebook, blogs de scénarios ou d’actus littéraires, les news…Pour les addicts dans mon genre, la tentation est grande. Je fantasme sur une panne mondiale numérique : retrouver enfin un stylo et des cahiers, point barre ! Pour déculpabiliser je me dis que cette « pathologie » est une manière comme une autre de se mettre la pression nécessaire. J’envie fortement un ami écrivain qui écrit chaque jour à heure fixe, sept jours sur sept, et enchaîne quoiqu’il arrive les lignes (d’écriture).

Avez-vous déjà été frappé par le writer’s block ? Si oui, quelle est votre recette pour en sortir ?

Pas pour le scénario (pas facile de croiser les doigts pour écrire ça) mais pour le roman, oui. Un bon démarrage et un arrêt au premier tiers (disons la fin du premier acte) : peut-être parce que le roman prédispose souvent à moins de préparation « technique » que le scénario, d’où le piège. S’en tenir au style pour avancer est une gageure que s’autorisent seuls quelques grands stylistes (et encore…). L’inspiration d’accord, mais sans réflexions et transpiration, c’est très aléatoire. Pour s’en sortir, plusieurs solutions. La plus radicale :  poubelle ou cheminée. Un tas de feuilles qui brûlent, c’est très cinématographique !  La plus évidente: ranger le tas de feuilles dans un tiroir, laisser refroidir et passer à autre chose. La plus zen et énervante ( ?) à la fois : se laisser du temps de latence, laisser revenir l’envie et reprendre tout ça à pas comptés, comme on remonte à cheval après une gamelle. Trouver la distance pour savoir où on s’est planté. Ne pas hésiter à sabrer des passages entiers. Et recommencer.

La pression des deadlines de scénario favorise peut-être plus la concentration d’énergie, la possibilité de rebondir que pour le roman, je ne sais pas trop. Ca dépend beaucoup du sujet, de comment et pourquoi l’idée est venue.

Quand vous prenez des vacances, vous coupez-vous totalement de votre travail ?

Non, pas totalement, l’écriture étant en bonne partie un travail mental. Je dirais même que les nouveaux horizons favorisent les nouvelles idées, on se sent neuf, on redécouvre le monde, on se sent prêt pour de nouveaux projets…surtout quand on voyage, qu’on va voir ailleurs. En fait écrire n’empêche absolument pas de profiter des vacances… De toute façon je déconnecte facilement : un port de pêche en Grèce, une pergola, un (deux ?) ouzo, la mer et hop ! Ce qui est bien aussi, c’est de rencontrer des gens qui ne sont pas dans les métiers d’écriture. Ca repose !

Qu’aimez-vous faire quand vous ne travaillez pas?

J’aime bien « glander » dans mon jardin ou jardiner (mais ça pousse à la méditation, donc aux idées). Sinon dîner avec des amis, continuer de refaire le monde ou de le déplorer, avec ironie (sinon on meurt). Sortir de chez moi : ex-Parisien devenu « rurbain » je regarde maintenant Paris avec des yeux de provincial en goguette (je déteste l’esprit blasé, « revenu de tout »). Je voyage beaucoup moins qu’à une époque, c’est ma seule nostalgie mais j’ai des fantasmes très ordinaires : une île du Pacifique façon Le Sauvage ou un cabanon face à la mer style Zorba le Grec. Un petit billet d’un million d’euros, quoi. Enfin une dernière chose, pour un vrai scénario à épisodes, une série feuilletonnante et quotidienne avec plein de saisons et de cliff-hangers: faites des enfants !

Avez-vous un ouvrage culte traitant de l’écriture ?

En littérature, L’art du roman de Kundera, Ecriture de Stephen King ; La littérature à l’estomac de Julien Gracq; Pourquoi s’en faire de Jonathan Franzen, La foi d’un écrivain de Joyce Carol Oates, et un curieux petit livre trouvé par hasard En vivant, en écrivant d’Anne Dillard. Que des grands sensibles ! Mais ma meilleure formation continue c’est de lire beaucoup de fictions, courtes ou longues, des essais, des biographies. Des chef d’œuvres ou des choses simples et touchantes ; parfois (pas trop) du moins bon pour mettre le doigt sur les erreurs à éviter.

Sinon, pour le scénario, j’aime assez les ouvrages techniques, j’en ai lu pas mal, par période, ça stimule et ça rassure à la fois ; c’est en général bien vu et complémentaire, ça semble couler de source après coup…et ça fait gagner du temps sur les intuitions trop brouillonnes. Donc, les classiques US: Mc Kee, Truby. Des français, aussi : « Le » Lavandier, Exercice du scénario (J.C Carrière et Bonitzer), Techniques du scénario (Pierre Jenn). J’aime aussi les ouvrages traitant de psychologie, les séminaires qui débouchent les oreilles et filent la pêche : on sort de sa grotte et on voit du monde. En revanche, j’évite ceux trop « jargonnant», trop dans la critique théorique a posteriori. Ca dessèche la part de rêve, ça tue l’émotion : on n’a pas besoin de ça dans notre beau pays cartésien. Et pour terminer sur une note plus fraiche, je recommande le roman culte Conversations avec mon agent de Rob Long chez Actes Sud (« De l’écriture de scénarios pour la télévision ou comment devenir fou dans les meilleurs délais »). Enjoy !

Qui est votre scénariste fétiche ?

Pas vraiment de fétiches mais des emballements et des repères. Aux US, j’ai un faible pour Alan Ball, tant en cinéma qu’en séries ; David Mamet mais pas tout. J’ai adoré The Player d’Altman (écrit et scénarisé par Michael Tolkin) ; Charlie Kaufman et son travail avec Gondry ou Spike Jonze ; Tarantino aussi, sachant que la mise en scène y prend une large part (ses longues tirades de « tchatche » me font hurler de rire !). Guillermo Ariaga, les frères Cohen, j’adore leur vision noire et drôle à la fois. Et pour mes séries préférées, faut-il créditer le show-runner ou l’ensemble de l’équipe? Donc merci à tous pour Breaking Bad, MadMen, Damages, Bored to death…plein d’autres ! Idéalement, je préfère l’adéquation film/scénario, le crime parfait  d’un tandem à la Certains l’aiment chaud de Billy Wilder et I.A.L Diamond, plutôt que les films à auteur unique (sauf génie avéré). Pour la France, par exemple, j’ai un bon souvenir d’ Une étrange affaire qui a réussi le mix ciné/scénar/roman (P. Granier Deferre/C. Frank/JM Roberts) ; la truculence des premiers Blier, Jacques Audiard, certains Klapisch, le tandem Moll & Marchand… J’aime les thrillers et films noirs aux histoires complexes donc aux scénarios sophistiqués (L.A Confidential, Les Parrains), les bons films de gangsters. J’aime beaucoup aussi l’irruption du fantastique dans le réel, l’élément insolite qui fait tout basculer, des histoires comme L’étrange destin d’Harold Crick (scénariste : Zach Helm/ réal : Marc Forster), Dans la peau de John Malkovitch (réalisé par Spike Jonze), The Truman Show… Bon, pour rééquilibrer du côté français, j’ai aimé récemment L’autre monde (Marchand/Moll) et Blanc comme neige (Christophe Blanc/ Roger Bohbot)… et ne me dites pas que c’est parce qu’il y a Louise Bourgoin dans les deux !

Pas trop de « comédie sociale » française, finalement. Ah si, j’ai bien aimé A l’origine de Xavier Gianoli, Ressources humaines de Laurent Cantet/Gilles Marchand (mais j’ai détesté Entre les murs). De manière générale, j’aime bien découvrir comment on voit le monde d’un point de vue extérieur à la France. Récemment, j’ai bien aimé Une vie tranquille de l’italien Claudio Cupellini (sauf la fin un peu expéditive).

Quelle est votre actu ?

Côté roman, elle est derrière moi puisque j’ai sorti Vies d’Andy au Serpent à Plumes il y a un an, mais j’ai toujours divers travaux de plume en cours : prochain roman, ateliers d’écriture à animer, lectures et conseil éditorial…

Côté scénario, une comédie d’arnaque en cours d’écriture avec Isabelle Blanchard, scénariste chevronnée;  une série « on spec » en prospection ; un projet de scénario de BD en plusieurs tomes commandé, qui pourrait se voir adapté en mini-série. Et pendant les délais de validation, je me remettrais bien au format court. De quoi largement passer l’hiver dans la grotte…

Références :

Rendez-vous dans quinze jours pour visiter un nouveau bureau de scénariste… 

Copyright©Nathalie Lenoir 2011



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3 thoughts on “Dans le bureau de Philippe Lafitte

  • 20 septembre 2011 à 9 h 53 min
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    j’ai trouvé cette interwiew mignonne et entraînante, joyeuse et simple.

    j’ai bien aimé : « Comme les écureuils, j’accumule les noisettes. »

    ou encore : « Le pied, c’est de prendre le temps de regarder un dvd ou une série en pleine journée (avec un délicieux petit sentiment de culpabilité). »

    et je suis très d’accord sur ça : « En phase de conception, des lieux calmes mais un peu inhabituels peuvent aider à sortir de sa coquille mentale: des salles de musée, une nouvelle bibliothèque, un abri dans un parc… »

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