Dans le bureau de Didier Cohen

Rien ne nous en apprend plus sur un auteur que d’examiner le lieu où il travaille. Si quelques scénaristes se vantent de pouvoir écrire n’importe où, la plupart d’entre eux ont besoin de se réfugier dans un lieu dédié. C’est dans ce sanctuaire qu’ils passent de longues heures solitaires à créer leurs histoires, coupés du reste du monde. Je vous propose de découvrir, à travers cette nouvelle rubrique, les bureaux de quelques scénaristes français(e), mais aussi leurs méthodes, leurs routines d’écriture…

Pour cette nouvelle édition, c’est mon confrère Didier Cohen qui a accepté de nous ouvrir la porte de son bureau…

Scénariste père de nombreuses séries, dont L’InstitSOS 18 et La Cour des grands, romancier, Chevalier des Arts et des Lettres, Didier Cohen pratique également la photographie. Sa première exposition, intitulée Slam!, se tiendra jusqu’au 3 septembre à la Galerie des 7 Parnassiens.

Depuis combien de temps travaillez-vous comme scénariste ?

Bientôt trente ans ! J’ai commencé en 1982/83. Je venais de publier un premier thriller à la Série Noire (Qui vous parle de mourir ? en collaboration avec Gérard Carré). La productrice qui en avait acquis les droits cinéma nous a très vite dirigés, Gérard et moi, vers Marc Simenon qui cherchait des jeunes auteurs de polar pour adapter de vieilles nouvelles policières de son père pour une série de 6×52 : Le Petit Docteur. C’est ainsi que Carré et moi avons été présentés à Pierre Grimblat et Nicolas Traube (Hamster Prod) qui produisaient la série et nous ont fait confiance alors que nous n’avions jamais écrit de scenarios ! La série s’est faite sur France 3. Ensuite, et seul cette fois-ci, j’ai publié un deuxième polar à la Série Noire (Rhapsodie en Jaune) et Grimblat m’en a confié l’adaptation pour sa série télévisée éponyme qui cartonnait le samedi soir sur TF1 (pas encore privatisée !). Depuis, je n’ai jamais cessé de travailler…

Travaillez-vous dans un coin de votre habitation ou dans une pièce dédiée ?

Cela dépend. A Paris, il y a longtemps, j’avais installé pendant deux ans mon bureau dans une chambre de bonne à Montorgueil. Sixième sans ascenseur, pas de téléphone, pas de radio, pas d’Internet. Monacal. J’allais au « bureau » tous les matins et ça a a fini par m’ennuyer. Il y avait comme une routine, j’avais l’impression d’être redevenu un « salarié » et j’ai abandonné cette organisation pour revenir à mon « établi », comme je l’appelle, qui se trouve dans ma chambre. Avoir son bureau dans sa chambre, ça réduit au minimum le temps de transport pour s’y rendre, c’est donc assez pratique. De temps en temps, pour changer d’ambiance et/ou quand je rame sur une scène, j’émigre au salon ou dans la cuisine avec mon lap-top. Par contre, quand je travaille dans ma maison bretonne, ce qui m’arrive de plus en plus souvent, il me faut traverser le jardin : mon bureau est installé dans une pièce séparée sous les toits mais sans vue pour ne pas être tenté de sortir…

Pouvez-vous décrire ce bureau ?

C’est très sobre dans les deux endroits. Des murs blancs, une plaque de verre sur tréteaux, un iMac posé dessus, une bibliothèque un peu à l’écart. Très peu de photos ou d’affiches. J’évite tout ce qui peut distraire le regard et disperser la concentration. Dans l’idéal j’aime que rien ne traîne sur cet espace de travail mais ça ne dure en général pas longtemps ! Très vite, les notes s’accumulent. Des livres, des bloc-notes s’ouvrent. Des verres et des tasses s’incrustent un peu partout. Je n’ai plus de chat et je ne fume plus depuis une dizaine d’années, ce qui m’évite dorénavant les boules de poils et les mégots… Ça me manque un peu !

Avez-vous choisi un espace neutre ou êtes-vous contraire entouré d’objets et souvenirs ?

Une chambre, ce n’est jamais un endroit neutre. Alors oui, c’est rempli de souvenirs – bons ou moins bons ! – mais pas matériels.

Etes-vous capable de travailler hors de cette « tanière » ?

Non, pas vraiment.

Travaillez-vous parfois dans des lieux publics ?

Jamais. J’ai trop besoin de concentration pour écrire et je ne comprends d’ailleurs pas comment on peut le faire dans un lieu public, dans un café par exemple avec des humanoïdes qui s’agitent autour de vous, des enfants qui vous font exploser les tympans, un percolateur qui vous siffle toutes les dix secondes ou un flipper qui vous balance des rafales de fusil automatique ! J’ai essayé il y a longtemps pour me la jouer « écrivain tout terrain ancré dans la vie ». Bad trip. Je suis bien mieux chez moi…

Etes-vous satisfait de votre bureau et/ou l’organisation de vos journées de travail. Si la réponse est non, qu’aimeriez-vous pouvoir changer?

En gros, sur le plan matériel, je me suis toujours satisfait de ce que j’avais à ma disposition. Quand j’étais môme, je partageais ma chambre avec mes deux frères et ça ne m’a jamais empêché de faire mes devoirs ! Bien sûr, je n’exclus pas un jour ou l’autre d’avoir un bureau indépendant mais j’avoue que ce n’est pas la première de mes préoccupations. Pourvu que j’ai mon mètre carré et demi bien à moi et quelques bonnes idées d’histoire, ça me va très bien.

Préférez-vous travailler seul ou avec un co-auteur ?

Pendant des années, j’ai préféré travailler seul. Il y a déjà tellement d’intervenants dans le travail de scenario ! J’aime ma tranquillité et mon indépendance. J’aime choisir mon rythme de travail aussi. Ce n’est guère qu’avec ma dernière série – La Cour des Grands – que j’ai vraiment ressenti la nécessité de travailler en collaboration avec d’autres auteurs et j’y ai pris beaucoup de plaisir. Enfin pas avec tous les auteurs non plus, faut pas rêver ! Il y en a avec qui ça a clashé grave. C’est normal, il faut vraiment être en empathie avec ses co-auteurs, les connaître vraiment, pour avancer efficacement sur une série. Sur la saison 3, on formait vraiment une formidable équipe avec Clélia Cohen (ma fille), Olivier Joyard, Sylvie Simon et Jérôme Larcher. Nostalgie…

Etes-vous plutôt Mac ou PC ?

Mac, définitivement.

Utilisez-vous un logiciel d’écriture ? Si oui lequel ?

Word, depuis sa V1. J’ai essayé Final Draft  mais je n’aime pas trop. Ce genre de logiciel est très prétentieux car il vous donne l’illusion qu’il vous aide à écrire ! Ce qui est scandaleusement mensonger. Les seuls logiciels qui vous aident à créer, c’est votre cervelle et votre sensibilité… Votre envie aussi, bien sûr. En fait, je ne me sers de Final Draft que pour confectionner des petites fiches séquences qui m’aident beaucoup à travailler sur la structure dramatique au stade du séquencier. Ça, c’est très pratique. Le truc qui m’effraie un peu avec le traitement de texte en général, c’est que je ne sais plus écrire à la main ! Mon écriture est devenue illisible à force de ne plus servir quotidiennement. A tel point que j’ai du mal parfois à relire mes notes. Le clavier a gagné…

Travaillez-vous à horaires fixes ?

Oui. Mais tout dépend ce qu’on appelle « travail ». Le travail d’écriture est permanent, en fait. Il peuple vos rêves, vos fantasmes. Il envahit votre vie. Concrètement, quand j’ai un script en chantier, je me mets à ma table à 9h/9h30 mais je peux très bien ne strictement rien écrire de la matinée. Pourtant, je sais que je « travaille ». Sinon, je ne resterais pas vissé à mon siège. En général, je commence vraiment à écrire des phrases cohérentes vers 16 heures et ça peut durer jusqu’à 20/21 heures. Sauf charrette exceptionnelle, je ne travaille jamais la nuit. « Because the night… » comme chantait Patti Smith.

Combien de temps de travail en moyenne par jour ?

Quand je suis vraiment parti dans l’écriture d’un script, je reste à mon bureau entre 7 et 10 heures de temps. Parfois, j’oublie de déjeuner mais jamais de faire ma demie heure de sieste !

Jusqu’à combien de pages utiles pouvez-vous écrire par jour?

Sur un séquencier, avec 2 feuillets/jour, je suis content. Sur la version dialoguée, je plafonne à 5/6 feuillets par jour en moyenne. Ça peut être plus quand je suis vraiment en forme. Ou moins, quand je bloque. Je me relis beaucoup. Je corrige toujours le lendemain le travail de la veille. J’applique le principe de la laque chinoise. Une fine couche chaque jour, léger ponçage puis on recommence le lendemain jusqu’à ce que ça brille un maximum !

Avez-vous besoin de faire des pauses à heure fixe ?

Une sieste absolument indispensable de 30 minutes après le déjeuner. J’ai alors l’impression de commencer une nouvelle journée. Et si je ne peux pas la prendre pour une raison ou pour une autre, je suis d’une humeur massacrante… Sinon, un café ou un thé plusieurs fois par jour pour faire des mini breaks.

Travaillez-vous dans le silence total ? En musique ?

Le silence, le plus souvent. Parfois, en fond sonore à très faible volume, du jazz ou du classique, mais pas de chansons sauf Leonard Cohen pour l’ambiance ! Sinon Mingus, Coltrane, Parker ou Schubert en boucle.

Avez-vous un ou des compagnon(s) d’écriture à quatre pattes ?

J’ai eu des chats successifs. Depuis que le dernier m’a quitté pour aller vivre sa vie, j’ai renoncé à en prendre un autre.

Vous coupez-vous du reste du monde ou restez-vous connecté à votre entourage (mail, téléphone, Twitter, Facebook…) ?

Je reste connecté, hélas ! Plus tellement au téléphone mais Internet en permanence. Ce qui est très chronophage et distrayant ! Il m’arrive quand même de couper ma messagerie et mes alertes toute la journée lorsque les échéances se font pressantes.

Avez-vous des rituels d’écriture ?

Oui. D’abord le respect de mon timing. Je n’aime pas casser ma journée par un déjeuner ou un rendez-vous. Ça me fait perdre mon rythme et ma concentration et j’ai beaucoup de mal à me remettre au boulot. De toute façon, je suis dans mon truc et donc « ailleurs »… Ma compagnie n’est donc pas très agréable pour les autres dans ces périodes.

Utilisez-vous une méthode particulière (tableau, fiches, cahier) ?

Oui, tout ça. Tout ce qui stimule la concentration et la réflexion. Tout ce qui fixe le cheminement des idées. J’aime bien aussi enquêter, rencontrer des gens qui appartiennent à un milieu qui m’intéresse pour une histoire. Malheureusement, je le fais moins aujourd’hui : la facilité et le potentiel qu’offrent l’Internet à ce niveau-là court-circuite beaucoup ces contacts directs.

Comment trouvez-vous l’inspiration ? Musique, photos, films ?

C’est très varié. Tout sert à tout dans ce domaine mais on ne le sait pas forcément sur le moment. Je me souviens avoir eu l’idée de La Petite Absente en voyant un couple se retrouver à un rendez-vous et s’embrasser avec passion devant la Pyramide du Louvre. Résultat, deux ans de boulot : un roman et son adaptation pour la télé ! Mais comme j’ai beaucoup donné dans le « sociétal », l’idée vient souvent de quelque chose qui émerge dans la société, qui me touche et que je trouve intéressant à traiter sous forme fictionnelle.

Avez-vous besoin de « carburants » (thé, café, tabac, nourriture…) ?

Café et thé, oui. Jamais d’alcool pendant le travail. Aucune drogue ou stimulant. Plus de tabac… Je m’autorise juste un quart de Lexo quand je suis trop tendu, j’exclus tout ce qui peut altérer d’une manière ou d’une autre la conscience et la concentration. C’est tristouille, non ?

Prenez-vous beaucoup de notes ? Comment les organisez-vous (carnet, notes volantes, logiciel…) ?

Je ne prends plus tant de notes que ça, quand j’y pense ! Je fais davantage confiance à ma mémoire en me disant que si je me souviens de telle ou telle chose, c’est que ça doit valoir le coup. Pas très rationnel comme méthode mais, pour moi, ça marche. Et si par exemple on devait prendre en notes toutes les bêtises qui se disent en réunion de texte dans une chaîne, on n’en sortirait pas ! Il est des choses qu’il vaut mieux oublier tout de suite ! Il y a parfois un besoin de se rassurer à prendre beaucoup de notes dans tous les sens… Comme à rassembler une docu pléthorique qui finit par vous paralyser ! Et, au final, on s’aperçoit qu’on s’est servi de très peu de choses. Mais là-dessus, chacun sa méthode !

Etes-vous sujet à la procrastination ?

Oui, de plus en plus… C’est horrible et terriblement excitant à la fois!

Avez-vous déjà été frappé par le writer’s block ? Si oui, quelle est votre recette pour en sortir ?

Oui, je suis souvent bloqué. Pour faire sauter le verrou, je sors de ma tanière. Je vais boire un café dehors, me balader ou je me réfugie au ciné (et bien sûr, je culpabilise à mort pendant tout le film en me répétant que je ferais mieux de bosser!). Ce qui me débloque en général c’est d’en parler à mes amis ou à mes proches. J’attends leur point de vue et ce qu’ils me disent finit toujours par me faire rebondir. Ils ne m’ont pas forcément apporté la solution clés en main mais m’ont permis de voir les choses différemment. Tout cela peut prendre du temps. Le temps aussi que mon inconscient fasse un peu son boulot !

Quand vous prenez des vacances, vous coupez-vous totalement de votre travail ?

J’aimerais bien mais il tombe toujours un truc qui vous y ramène.

Qu’aimez-vous faire quand vous ne travaillez pas?

De la photographie ! C’est beau, ça me change et ça me repose : une image fixe et muette qui se suffit à elle-même!

Avez-vous un ouvrage culte traitant de l’écriture ?

Ecriture de Stephen King.

Qui est votre scénariste fétiche ?

Un seul ? Pas possible ! Au cinéma, Ben Hecht et Claude Sautet. En fiction télé, J-J Abrams et Aaron Sorkin (pour The West Wing plutôt que pour The Social Network).

Quelle est votre actu ?

Sur le plan de l’écriture, je suis comme beaucoup de scénaristes en ce moment : j’attends des réponses qui mettent de plus en plus de temps à venir… En tant que photographe, j’ai une expo cet été 2011 (Slam !) et j’en prépare une autre pour 2012 qui sera consacrée à des portraits d’auteurs de roman noir.

Références :

Rendez-vous dans quinze jours pour visiter un nouveau bureau de scénariste…

Copyright©Nathalie Lenoir 2011



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