Comment le scénariste peut gérer la critique en 10 leçons

Il existe, qu’on se le dise, deux légendes urbaines tenaces au sujet de la profession de scénariste. La première, principalement répandue par les belles-mères, banquiers, pharmaciennes et poissons rouges, proclame à l’envie que ce n’est pas « un vrai métier », je l’ai d’ailleurs maintes fois dénoncée dans cette chronique. La seconde de ces rumeurs, plus vénéneuse encore car véhiculée par d’autres professionnels du cinéma ou de l’audiovisuel, voudrait que le/la scénariste soit pourvu(e) d’un ego démesuré.

Info ou intox? La taille de l’ego varie à vrai dire d’un scénariste à l’autre, et n’est pas forcément proportionnel au succès de sa carrière. Ce qui est certain en tout cas, c’est qu’il est régulièrement mis à mal quel que soit son calibre…

Lorsqu’un jeune scénariste a finalement assimilé les fondements de la dramaturgie, roulements de tambour, et sué sang et encre, pendant des semaines, voire des mois, pour produire une première version d’un scénario, s’il pense que « le plus dur est derrière lui », autant dire qu’il se trompe lourdement. Le plus dur vient juste après quant il s’agit de soumettre son travail à la critique!

Comment surmonter cette épreuve, plus redoutable encore qu’une séance de pitch, tout en manifestant un professionnalisme à toute épreuve? Tout simplement en adaptant sa réaction à son interlocuteur!

1. Si la critique émane d’un proche : conjoint(e), belle-mère, ami(e), voisin(e), banquier, pharmacienne, poisson rouge…

Là, permettez-moi de vous adresser un énorme « naquenaquenère! » parce que tout de même, il s’agit d’une erreur de débutant. Dois-je encore le rappeler? Un(e) scénariste ne doit JAMAIS faire lire sa prose à son entourage, c’est du pur masochisme!

Mon conseil (bien qu’il ne soit pas mérité): moduler votre réaction en fonction du degré d’intimité et d’affection avec le lecteur.

Réponse diplomate: « Oh vous savez c’est un work in progress et puis j’ai bien conscience qu’il est ardu de lire un scénario pour le profane. Merci de votre franchise en tout cas. »

Réponse hypocrite: « Oh c’est E-XAC-TE-MENT ce que je pense, mais vous savez, le réalisateur (ou producteur) pour lequel je travaille est particulièrement borné. Merci mille fois de me conforter dans mes convictions en tout cas. C’est très réconfortant de savoir ce que vaut vraiment son travail, même s’il est finalement massacré par des intérêts purement mercantiles. »

Réponse vacharde: « Oh je dois dire que je comprends parfaitement votre réaction. Comment saisir les mécanismes subtils d’une écriture aussi calibrée quand on ne possède pas la moindre culture cinématographique en dehors des films grand public. Merci d’avoir essayé en tout cas. »

Réponse à son amoureux/se: « Putain, je sais même pas pourquoi je perds encore mon temps à te demander un avis, de toute façon t’y connais RIEN! Merde, jamais rencontré quelqu’un d’aussi insensible, faut te faire soigner, hein! »

Bon, et que ça vous serve de leçon pour la prochaine fois!

Quoi qu’il en soit, lorsque la critique émane d’un autre « professionnel de la profession », il est plus que déconseillé de réagir de façon aussi épidermique…

2. Si la critique émane d’un confrère/d’une consoeur scénariste

J’ai envie de dire qu’il s’agit là de la Rolls des critiques, sans doute la plus constructive que l’on puisse espérer, à condition toutefois qu’il n’existe aucune gêne ou animosité entre les interlocuteurs. En clair, la critique se doit d’être entièrement sincère.

Pour se faire il convient d’effectuer une petite sélection préalable, en évitant soigneusement d’adresser son texte:

  • à un(e) newbie trop enthousiaste
  • à un(e) scénariste qui souffre du complexe de l’artiste maudit
  • à un(e) scénariste qui ne travaille que pour le petit écran s’il s’agit d’un script de long-métrage
  • à un(e) scénariste qui ne travaille que pour le grand écran s’il s’agit d’un épisode de série TV
  • à un(e) scénariste qui n’a pas travaillé depuis des années et noie son amertume dans l’alcool
  • au scénariste qui s’est fait virer de ce même projet à votre profit, faut pas pousser quand même!
  • à un(e) scénariste qui compte parmi vos ex, surtout si l’histoire s’est mal terminée, et par votre faute
  • au scénariste dont vous avez piqué le/la conjoint(e)

Un peu de bon sens, que diable!

3. Si la critique émane d’un réalisateur

Tout dépend en fait s’il s’agit du cinéaste pour lequel on a écrit le scénario,  quel que soit son degré de participation à l’écriture, ou d’un réalisateur ami qui offre généreusement son opinion extérieure sur le projet. Dans un cas comme dans l’autre les choses se passent en général à merveille pour peu que l’on arrive à parler le même langage mais le premier cas de figure demande beaucoup de souplesse et de diplomatie. S’il s’agit de confronter en toute franchise deux points de vue, n’oubliez jamais qui est le boss. 😉

4. Si la critique émane du romancier dont vous avez adapté l’oeuvre (ou de ses ayants droit)

Là ça risque d’être violent, autant vous y préparer, mais mettez-vous à la place de ce  pauvre (rayer les mentions inutiles) dramaturge, romancier, auteur de BD… qui constate avec horreur que vous avez disséqué son oeuvre, chamboulé l’intrigue, zigouillé certains personnages au profit de nouveaux venus, transposé l’intrigue à une autre époque et maints autres outrages qu’il vaut mieux ne pas citer afin de préserver les âmes sensibles. Oui, d’accord vous n’avez fait que votre boulot mais franchement il s’en contrefiche et c’est compréhensible.

5. Si la critique émane d’un comité de lecture du CNC

Premier conseil si vous voulez survivre à l’épreuve: évitez de trop vous poser de questions car vous recevrez autant d’avis qu’il y a de membres et de sessions. Si votre texte est sélectionné débouchez le champagne et dans le cas contraire, tournez la page au plus vite. Et dans le cas où l’on vous proposerait « à titre exceptionnel » de retravailler votre texte pour le présenter à une prochaine session, ne vous attendez pas à un miracle, même et surtout si vous avez reçu des recommandations concernant cette réécriture.

En clair si on vous suggère très fortement de réécrire « en développant l’aspect comique tout en envisageant un autre format, plus court », les lecteurs de la session suivante refuseront sans doute le texte en vous reprochant d’avoir trop axé sur la comédie en choisissant… un format trop court!

Les voies du seigneur sont parait-il impénétrables, celles du CNC aussi…

6. Si la critique émane d’un producteur

Là encore, il existe deux cas de figure. Si vous n’avez encore rien signé avec le dit producteur, ce qui ne l’a pas empêché de demander de lire l’intégralité de votre spec-script (je le dis et le répète, il ne faut envoyer qu’un dossier de présentation afin d’éviter ce genre d’écueils) et qu’il assassine votre prose avant de vous demander de lui adresser la V2 dès que l’encre sera sèche, sans bien entendu passer par la case option, qu’importe au fond les faiblesses ou point forts relevés dans votre écriture, fuyez chers Padawans car vous perdez à la fois votre temps et toute crédibilité professionnelle.

Lorsque les choses se passent de façons légales (et contractuelles donc), tout dépendra en fait de votre relation avec votre interlocuteur mais n’oubliez pas cette règle d’or: le producteur a toujours raison. 😉

7. Si la critique émane d’un(e) comédien(ne)

Soyons clairs, je ne parle pas ici d’un pote de bonne volonté mais de l’acteur ou actrice qui a été engagé(e) pour jouer dans le film/téléfilm/épisode de série TV qu’il vous incombe d’écrire.

Sans vouloir jouer les médiums d’opérette je suis prête à parier que les critiques seront principalement concentrées sur son rôle:

_ le personnage n’apparaît pas assez dans l’intrigue

_ il n’a pas assez de dialogues

_ il ne peut absoooolument pas dire ou faire telle ou telle chose, ça ne colle pas avec sa psychologie (non sérieusement, qu’est-ce qu’un crétin de scénariste connait à la psychologie des personnages, hein?!)

_ le titre n’évoque pas assez SON personnage (si si croyez-moi, c’est du vécu, sic!)

_ pourquoi faire mourir son personnage, l’histoire serait bien meilleure s’il s’en sortait

Faut-il vraiment prolonger la liste? Un bon conseil: écoutez toutes ces récriminations d’un air concerné et dites que vous en parlerez avec le réalisateur (première personne vers l’acteur s’était tourné et qui vous a lâchement renvoyé la balle).

8. Si la critique émane d’un conseiller du service fiction d’une chaîne

Concrètement, et c’est l’un des gros problèmes de la fiction télévisée hexagonale, vous recevrez autant d’avis, tous contradictoires, que vous aurez d’interlocuteurs, la règle d’or étant que c’est automatiquement le dernier qui a parlé qui a raison. Trouvez le juste équilibre entre conviction et diplomatie et surtout, priez pour que le producteur vous soutienne mes petits choux!

9. Si la critique émane (rayer les mentions inutiles) de la femme, nièce, fille, belle-mère… du directeur de la fiction d’une chaîne

Euh… Disons juste que vous serez en quelque sorte obligé(e)s d’en tenir compte, sous peine de vous voir débarquer du projet… 😉

10. Et si la critique était justifiée, tiens?

Ben oui parce que les critiques de tiers ont quand même une grande vertu: vous forcer, chers lecteurs, à faire votre auto-critique, exercice indispensable si l’on souhaite progresser dans son écriture.

Toutes les critiques ne sont pas forcément justifiées, loin s’en faut, mais encore faut-il être capable de faire le tri afin de bénéficier des remarques pertinentes. Comment réussir cet exploit de haut vol? Cette aptitude s’acquiert avec l’expérience mais voici quelques pistes:

  • mettre son ego en veille: ce n’est pas vous qui êtes jugé mais votre texte
  • garder l’esprit ouvert: toute critique peut potentiellement s’avérer constructive
  • prendre du recul: un texte ne doit pas se réécrire à chaud
  • recueillir le plus d’avis possibles: si une même critique revient à diverses reprises c’est qu’elle est pertinente
  • dédramatiser: aucune V1 n’est excellente ou exploitable en l’état
  • travailler d’arrache-pied: ce n’est qu’avec l’expérience qu’on améliore son écriture

Contrairement à ce que prétend la légende urbaine, le scénariste n’a pas un ego boursouflé, pour la bonne et simple raison que son ego, il passe son temps à se le mettre derrière l’oreille pour le fumer plus tard. Le scénario est un outil de travail indispensable à tous les intervenants de la chaîne de mise en images, le premier maillon d’un travail d’équipe, autant dire que si vous ne supportez pas la critique vous feriez mieux de vous tourner vers une toute autre forme d’écriture…

PS: D’après une de mes consoeurs, certaines belles-mères seraient capables d’émettre des critiques très perspicaces! Comme quoi il faut garder l’esprit ouvert... 😉

Copyright©Nathalie Lenoir 2011

 

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