Dans le bureau d’Hugues Fléchard

Rien ne nous en apprend plus sur un auteur que d’examiner le lieu où il travaille. Si quelques scénaristes se vantent de pouvoir écrire n’importe où, la plupart d’entre eux ont besoin de se réfugier dans un lieu dédié. C’est dans ce sanctuaire qu’ils passent de longues heures solitaires à créer leurs histoires, coupés du reste du monde. Je vous propose de découvrir, à travers cette nouvelle rubrique, les bureaux de quelques scénaristes français(e), mais aussi leurs méthodes, leurs routines d’écriture…

Pour cette sixième édition de cette rubrique, c’est mon confrère Hugues Fléchard qui nous ouvre la porte de son bureau…

Après avoir visité les bureaux de Yann Le GalRobin BarataudStéphanie Girerd, et Cédric Perrin, je vous propose de découvrir un nouvel espace de travail.

Si Hugues Fléchard est principalement connu en tant que scénariste de bande-dessinée (Matière Fantôme, Mr. Deeds), il s’illustre également pour le petit et le grand écran. En avril 2010, il a créé la web-série Saltarello dans l’espace qui connait un vif succès.

Depuis combien de temps travaillez-vous comme scénariste ?

J’ai commencé une formation en janvier 2000 dans le sud de la France, puis j’ai été lecteur, script doctor et scénariste à Paris avant de revenir en Base-Normandie, le cher pays qui m’a donné le jour. C’est vraiment en 2003 que j’ai écrit à plein temps en même temps pour le cinéma et la bande dessinée. Donc, cela va faire bientôt… un, deux, trois… huit ans (sans les doigts).

Travaillez-vous dans un coin de votre habitation ou dans une pièce dédiée ?

J’ai un bureau actuellement au dernier étage de ma maison mais je vais bientôt emménager dans la pièce en dessous. Pièce que je viens d’ailleurs de rénover et je n’en suis pas peu fier (je sais ce qu’est une ponceuse, une scie sauteuse, et un fer à repasser, mais ça j’utilise moins).

 






 

Pouvez-vous décrire ce bureau ?

La pièce que j’occupe actuellement est relativement petite, sous un toit en pente. Des velux permettent à la lumière de pénétrer dans la pièce avec le meilleur effet et, comme je travaille surtout « à pas d’heure », les nuits étoilées et celles avec la pleine lune donnent une atmosphère particulièrement bienvenue pour nourrir l’imaginaire. Curieusement, mes proches appellent mon bureau la grotte… Habituellement, je laisse un joyeux bordel s’installer pendant trois mois, puis je fais du rangement et c’est reparti pour trois mois. Cela tient plus d’une habitude que d’un rite (mais une habitude est peut-être une façon de décrire un rite inconscient, ohlala…). C’est comme voir le passage du temps se faire et se défaire, comme un cycle saisonnier. Cela a un côté ludique. Sur les photos, nous atteignons la fin du troisième mois (juste avant le déménagement). La nouvelle pièce dans laquelle je vais emménager n’est plus sous les toits et la fenêtre donne sur la rue, mais elle est plus grande que la précédente. Peut-être attendrais-je alors quatre mois pour faire mon sempiternel rangement, mais on pourra alors parler de vrai cycle saisonnier.

Avez-vous choisi un espace neutre ou êtes-vous au contraire entouré d’objets et souvenirs ?

J’aime être entouré par tout un lot hétéroclite d’objets. Souvent, ils sont directement liés à mes activités (livres, DVD, courrier, etc.). C’est la même chose quand je travaille en terrasse (voir photo).

 






 

Etes-vous capable de travailler hors de cette « tanière » ?

Oui, sans problème. C’est même nécessaire parce que je dois souvent me déplacer pour rejoindre les personnes avec qui je travaille lors de cessions d’écriture.

Travaillez-vous parfois dans des lieux publics ?

Oui, j’aime aussi prendre des rendez-vous aux terrasses de cafés, été comme hivers d’ailleurs.

Etes-vous satisfait de votre bureau et/ou l’organisation de vos journées de travail. Si la réponse est non, qu’aimeriez-vous pouvoir changer?

Je bataille constamment pour avoir des horaires de bureau, mais c’est peine perdue. Je travaille toujours mieux la nuit. J’adore la nuit.

Préférez-vous travailler seul ou avec un co-auteur ?

Aucune préférence. Ce n’est pas le même travail. Qui plus est, lorsqu’on est scénariste, refuser de travailler avec d’autres est, pour ma part, antinomique. Ce n’est pas la même chose en littérature.

Etes-vous plutôt Mac ou PC ?

Je dirais que j’ai une préférence pour le Mac, mais ce n’est pas encore définitif puisque j’en ai acquis un récemment. Cela dit, cela dépend certainement des corps de métier. Depuis cette dernière acquisition, j’ai l’impression d’avoir eu une 2CV et de rouler maintenant en Porsche… Ce que j’aime dans le Mac, c’est la souris sans fil avec aucun bouton apparent. Cela lui donne un aspect étrange. Comme un ovni qui s’est posé sur votre bureau. Et puis au toucher c’est un délice. J’aime aussi l’aspect huilé de l’écran, comme la surface d’un lac à la verticale. Vous savez, le genre d’effet que Cocteau affectionne dans Orphée.

Quand j’écris, c’est aussi une traversée du miroir. Les histoires m’emmènent de l’autre côté.

Utilisez-vous un logiciel d’écriture ? Si oui lequel ?

J’en utilise plusieurs en fonction de mes collaborateurs. Pour les plus confirmés, c’est Final draft, sinon, ce peut être des documents Word, Pages, voire même rtf ou Open office, Abiword, etc. Je m’adapte en fonction de chacun. Au final, il faut que notre version soit exportée sous pdf pour éviter d’avoir des retours de lecteurs, les producteurs en premier, qui vous disent de leur envoyer un texte sous tel ou tel format parce qu’il ne peuvent pas ouvrir votre fichier…

Travaillez-vous à horaires fixes ?

Non.

Combien de temps de travail en moyenne par jour ?

Difficile à dire. Entre la prise de notes, les lectures de textes envoyés par des auteurs, l’écriture des premiers jets, les réécritures. C’est comme si l’on me demandait combien de livre je lis par an. S’il s’agit de travail au sens d’écriture « utile » on peut directement passer à la question suivante.

Jusqu’à combien de pages utiles pouvez-vous écrire par jour?

Cela dépend des moments. Si je suis dans l’urgence ou non. J’ai écrit un court-métrage d’une vingtaine de pages pour un réalisateur et son producteur en moins de trois jours pour être dans les délais d’une commission. Il a eu l’aide de deux régions. Mais, si j’aime travailler dans l’urgence, je préfère prendre mon temps, évidemment. Donc, je dirais que je peux faire une dizaine de pages utiles dans une journée, mais c’est une donnée à mettre en perspective.

Avez-vous besoin de faire des pauses à heure fixe ?

Besoin, non, mais je m’oblige à en avoir. Mais pas à heure fixe, parce qu’il faudrait pour cela que je travaille à des heures régulières (voir question plus haut). Généralement, je vais prendre un café en terrasse et si on m’y rejoint pour y travailler, je n’ai pas l’impression de fournir un gros effort…

Travaillez-vous dans le silence total ? En musique ?

Généralement plutôt en silence quand il s’agit de la première étape de réécriture, mais quand il s’agit de jeter les mots et les idées pour commencer à construire, alors oui, casque sur les oreilles et musique à fond. Je me fais des playlist en fonction du genre de récit que j’écris (western, science-fiction, heroic-fantasy, urbain contemporain, etc.)

Avez-vous un ou des compagnon(s) d’écriture à quatre pattes ?

Non, malheureusement. J’ai vécu trop de drames avec eux…

Vous coupez-vous du reste du monde ou restez-vous connecté à votre entourage (mail, téléphone, Twitter, Facebook…) ?

Je reste connecté quasiment tout le temps. Mais quand je dois me concentrer pour faire avancer le processus, si je suis dans l’urgence, je coupe tout. En fait, c’est même inconsciemment que je me déconnecte du reste du monde puisqu’une fois que je suis parti, je suis ailleurs. CQFD. Et la nuit, je suis rarement dérangé, sauf par les monteurs !

Avez-vous des rituels d’écriture ?

Parfois, quand le besoin s’en fait sentir, j’exerce ce qui pourrait se rapprocher de la méditation. Ce sont les lectures de Marguerite Yourcenar, notamment quand elle travaillait sur Hadrien ou l’Oeuvre au noir, qui m’a incité à pratiquer. Généralement, je visualise mon personnage principal (sauf si je veux commencer une scène avec un autre personnage) et je le fais d’abord marcher dans un environnement qui lui est familier. Là, je l’accompagne pendant environ cinq minutes puis on rentre dans le vif du sujet quand il ne m’a pas trop éloigné de là où je veux le faire entrer. Ce procédé est surtout vrai pour la littérature.

Utilisez-vous une méthode particulière (tableau, fiches, cahier…) ?

Des notes, des schémas, des dessins, beaucoup de dessins, des tableaux pour construire ma timeline (outil indispensable pour tout scénariste qui se respecte – et respecte son voisin-zin). Je travaille toujours beaucoup en amont avant de commencer l’écriture du scénario. Sauf pour les courts-métrages où il m’arrive, après quelques notes, de me lancer directement dans la rédaction de la continuité dialoguée. Ensuite, je prends des notes lors de la période de réécriture.

Comment trouvez-vous l’inspiration ? Musique, photos, films ?

Elle vient toute seule. C’est un mécanisme que j’ai forgé depuis mes plus jeunes années. Je n’ai pas besoin de me forcer. L’idée n’est pas difficile à avoir, la développer en histoire c’est une autre… histoire.

Avez-vous besoin de « carburants » (thé, café, tabac, nourriture…) ?

Café. Mais ce n’est pas réellement un besoin. C’est plus l’envie de prendre une pause. Et j’aime bien le prendre en terrasse (cf questions plus haut).

A quel moment et dans quel lieu pratiquez-vous le mieux le brainstorming ?

N’importe où, même si les terrasses de café restent mon lieu privilégié.

 






 

Prenez-vous beaucoup de notes ? Comment les organisez-vous (carnet, notes volantes, logiciel…) ?

Oui, je prends beaucoup de notes. Même si j’en prends peut-être moins maintenant, mais je les organise bien mieux. Ainsi, quand je prends des notes, je mets la date et un titre si besoin sur le support du moment (carnet, bout de nappe, ticket, etc.). Ce n’est pas forcément un titre d’histoire mais la catégorie qui correspond au fichier que j’ai sur ordinateur et où je transcris mes notes. Par exemple : idée, univers, type de personnage, etc.

Etes-vous sujet à la procrastination ?

De moins en moins. J’organise mon temps en fonction des priorités de travail. Donc, si je remets quelque chose au lendemain, c’est parce que je dois finir un travail le jour-même.

Avez-vous déjà été frappé par le writer’s block ? Si oui, quelle est votre recette pour en sortir ?

Non, jamais. Sinon, je préconise les terrasses de café, détendu, et à l’écoute de votre environnement. Prenez votre temps, surtout !

Quand vous prenez des vacances, vous coupez-vous totalement de votre travail ?

Non, jamais.

Qu’aimez-vous faire quand vous ne travaillez pas?

Je dors.

Avez-vous un ouvrage culte traitant de l’écriture ?

Culte, non. Certains ouvrages d’écriture m’aident parfois à repenser à la façon dont j’aborde un problème qui me bloque. J’aime beaucoup le livre de Truby, The Anatomy of story, pour sa façon d’approcher la structure de façon organique et à travers les personnages. Mais les ouvrages cultes sont surtout ceux liés à ma jeunesse et à mon adolescence. La raison en est simple : lorsque vous vous trouvez bloqué à un moment donné de votre histoire, l’idée est de retrouver alors ce qui a généré l’envie d’écrire cette histoire. Cette étincelle qui vous a permis de coucher sur papier les premiers mots, c’est, en quelque sorte, le même moteur qui ne vous fait pas lâcher vos amours de jeunesse. Ce sont ces lectures qui vous éclairent sur ce que vous êtes et voulez vraiment raconter. On a le droit de rougir en évoquant ces lectures, mais pas de les renier. Sinon on fait de la merde. Mais la merde, ça peut toujours s’assumer, bien sûr.

Qui est votre scénariste fétiche ?

Bon, évidemment, je n’en ai pas qu’un seul, mais plusieurs en fonction de mes envies d’écriture. Mais comme on risque de me reprocher de donner des réponses de Normand alors je vous dis ceci : j’aime beaucoup Dalton Trumbo.

Quelle est votre actu ?

Un court documentaire sur Les Ramines, groupe qui rend hommage au premier groupe punk à l’occasion de la sortie d’un livre anthologie sur Les Ramones (livre paru chez Buchet-Chastel où se trouve une de mes nouvelles).

Deux courts métrages et une bande annonce en préparation avec une équipe de production pour poser le concept de trois séries pour la TV.

Deux BD de western dont une qui lorgne du côté fantastique et de l’uchronie.

Une nouvelle sur le groupe LSD pour les éditions Camion Blanc.

Un court-métrage dont j’ai co-écrit le scénario qui va se tourner fin mai avec une créature de plus de trente mètres de long et un casting très intéressant. C’est une co-production européenne.

 

Références :

Rendez-vous dans quinze jours pour visiter un nouveau bureau de scénariste…

Copyright©Nathalie Lenoir 2011



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