Dans le bureau de Robin Barataud

Rien ne nous en apprend plus sur un auteur que d’examiner le lieu où il travaille. Si quelques scénaristes se vantent de pouvoir écrire n’importe où, la plupart d’entre eux ont besoin de se réfugier dans un lieu dédié. C’est dans ce sanctuaire qu’ils passent de longues heures solitaires à créer leurs histoires, coupés du reste du monde. Je vous propose de découvrir, à travers cette nouvelle rubrique, les bureaux de quelques scénaristes français(e), mais aussi leurs méthodes, leurs routines d’écriture…

Pour cette seconde édition, ouvrons la porte du bureau de mon confrère Robin Barataud…

Puisque cette nouvelle rubrique a soulevé votre enthousiasme, chers lecteurs, mais aussi celui de maints scénaristes qui ont accepté d’y participer, j’ai la grande joie de vous annoncer qu’elle devient un rendez-vous bimensuel.

Après avoir visité le bureau de Yann Le Gal, c’est mon confrère Robin Barataud qui nous ouvre très généreusement les portes de son lieu de travail. Il s’est illustré, seul ou en tandem avec le regretté Jean Reynard, sur des séries telles que Boulevard du Palais, Une femme d’honneur, P.J., Profilage, Section de recherches ou encore Julie Lescaut et il est le co-auteur avec Philippe Perret de l’ouvrage de référence Savoir rédiger et présenter son scénario.

C’est avec une émotion toute particulière que je le « reçois » dans cette rubrique car il est le tout premier scénariste professionnel que j’aie rencontré, à la Maison du Film Court, quand je n’étais encore qu’une gamine venant d’écrire son premier court-métrage. Ses conseils et encouragements m’avaient été plus que précieux à l’époque, me confortant dans ma résolution de devenir une scénariste professionnelle, et une décennie plus tard, il fait partie des confrères qui insufflent une grosse dose de bonne humeur dans mes journées de travail, via divers résaux sociaux.

Frappons sans plus attendre à sa porte…

Depuis combien de temps travaillez-vous comme scénariste ?

Si je me souviens bien, j’ai dû signer mon premier contrat en 1997. Cela fera donc 14 ans cette année que je gagne ma vie comme ça.

Travaillez-vous dans un coin de votre habitation ou dans une pièce dédiée ?

J’ai un bureau au rez-de-chaussée de la maison. C’est pratique quand le bureau est dissocié des chambres (qui sont à l’étage), ça permet d’être à l’écart dans sa propre maison.

Pouvez-vous décrire ce bureau ?

C’est une grande pièce avec des dvd à gauche et un canapé à droite. Il y a trois fenêtres qui donnent sur le jardin, avec une double exposition. C’est idéal pour réfléchir le regard perdu dans les arbres…




Avez-vous choisi un espace neutre ou êtes-vous au contraire entouré d’objets et de souvenirs ?

C’est une pièce vivante, avec des photos au mur, des tableaux, des affaires des mômes qui traînent (mais pas tant que ça). Sur le bureau/meuble, il y a deux photos de mes fils, des objets qu’ils ont fait de leurs petites mains et, surtout, beaucoup de bordel. Je range régulièrement mais en une journée, ça redevient un chantier pas possible. Pas de soucis, je me suis fait à l’idée que l’état normal de ce bureau, c’est d’être en chantier. Du coup, j’y suis à l’aise. Il y a des papiers administratifs, des courriers, des contrats, des magazines, des dvd, un couteau suisse, des post-it… Je sais à peu près où se trouve chaque truc, c’est tout ce qui compte.




Êtes-vous capable de travailler en dehors de cette « tanière » ?

Oui, bien sûr, ça m’arrive, pendant les vacances notamment mais je suis quand même mieux dans mon bureau.

Travaillez-vous parfois dans des lieux publics ?

Dans l’absolu, rien ne s’oppose à ce que je puisse le faire mais c’est juste que le cas ne s’est pas posé. Pourquoi irais-je au café quand j’ai mon bureau qui me tend les bras ?

Êtes-vous satisfait de votre bureau et/ou de l’organisation de vos journées de travail ? Si la réponse est non, qu’aimeriez-vous pouvoir changer ?

Oui, oui, tout me va, ce qui est logique vu que c’est moi qui gère tout ça.

Préférez-vous travailler seul ou avec un co-auteur ?

J’ai longtemps travaillé – 13 ans !- avec Jean Reynard. On écrivait exclusivement ensemble, donc forcément, cela m’allait très bien. Depuis son décès, je travaille très ponctuellement avec différents co-auteurs, sinon je bosse seul et ça me va très bien aussi.

Plus généralement, je ferai une différence entre travailler ponctuellement sur un projet avec quelqu’un ou écrire en permanence avec le même co-auteur. Dans le deuxième cas, cela demande d’avoir des goûts très proches et, en même temps, assez de différences pour justifier de travailler à deux. Si vous êtes d’accord sur tout, autant bosser seul : l’autre n’apporte rien.

L’autre point absolument capital, c’est qu’il faut être « compatible » humainement : avoir le même rythme de vie et partager les mêmes centres d’intérêts. Parce qu’il faut être lucide : en 13 ans de collaboration, tu passes plus de temps à parler foot et ciné qu’à bosser !

Êtes-vous plutôt Mac ou PC ?

PC.

Utilisez-vous un logiciel d’écriture ? Si oui, lequel ?

Je travaille sur Word. Lorsque la production le demande, je bosse sur Final Draft mais toutes les sociétés n’étant pas forcément équipées, je bosse sur Word, ça reste le logiciel universel par excellence.

Travaillez-vous à horaires fixes ?

Quand je travaillais avec Jean, c’était 9h/18h tous les jours ensemble puis le soir et le week-end, nous rédigions chacun de notre côté.

Maintenant, je n’ai plus vraiment d’horaires fixes. Je bosse en fonction des besoins, c’est souvent des grosses journées mais si j’ai rien de spécial à faire, je ne me force plus à être derrière l’ordinateur.

En fait, j’alterne des périodes de travail intensif, avec des journées qui commencent à 4h00 (pour profiter de 3 heures tranquilles avant le réveil des enfants) jusqu’à 23h/minuit, avec des périodes plus calmes où je me cale sur les horaires de l’école.

Cela ne me gêne pas du tout de faire de très grosses journées, j’aime beaucoup ça même mais du coup, si je n’ai rien à faire d’urgent, je m’autorise le droit de ne rien faire, en tous cas, à ne pas « produire » du feuillet. Et puis ne rien faire n’empêche pas de réfléchir et ça, c’est 24h/24.

Combien de temps en moyenne travaillez-vous par jour?

Comme je viens de le dire, c’est très variable. Je peux faire deux semaines à 20 heures par jour (c’est fatiguant, tout de même) puis enchainer sur plusieurs jours à ne rien faire du tout (ne serait-ce que pour récupérer). Pas de moyenne, donc.

Jusqu’à combien de pages utiles pouvez-vous écrire par jour ?

C’est marrant parce que cela fait donc 14 ans que je bosse, je dois avoir eu quelque chose comme une grosse quarantaine de films de 52 et 90 minutes diffusés, plus les films non tournés ou non diffusés, cela représente donc un paquet de pages et je n’ai pourtant aucune idée de combien de pages utiles je peux écrire en une journée !

En fait, je ne raisonne pas comme ça : je regarde le travail à faire et je sais combien de jours il me faut pour le faire, c’est aussi simple que ça. Il y a un moment où l’expérience sert un peu à quelque chose.

Dans le même esprit, je ne calcule jamais le nombre de caractères. Je ne sais même pas comment on fait ! Sur une série sur laquelle nous avons beaucoup travaillé avec Jean, on nous demandait de travailler « au poids » : il fallait rendre un nombre très précis de séquences et de caractères. Pour les caractères, on n’a jamais calculé quoi que ce soit et ça tombait pourtant toujours dans la fourchette réclamée. Comme quoi…

Avez-vous besoin de faire des pauses à heures fixes ?

Non. Je fais des pauses quand j’en ai besoin. Et je me force le soir, même si je ne suis pas fatigué, à me coucher à une heure raisonnable pour être en forme le lendemain.

Travaillez-vous dans le silence total ? En musique ?

J’ai longtemps travaillé en écoutant la radio et, attention, pas des radios musicales : fallait que ça parle ! Maintenant, je travaille dans le silence. Et, de fait, je n’écoute quasiment jamais de musique en travaillant.

Avez-vous un ou des compagnon(s) d’écriture à quatre pattes ?

Non. Bien que quatre pattes, pour taper, ça doit être pratique.

Vous coupez-vous du reste du monde ou restez-vous connecté à votre entourage (mail, téléphone, Twitter, Facebook…) ?

Je ne me coupe pas du monde, au contraire : quand je bosse, je suis connecté en permanence à Facebook et MSN, je réponds au téléphone, etc.

Le truc, c’est que je me concentre mieux en faisant quelque chose : surfer sur le Net, parler à quelqu’un sur MSN, me permet de mieux réfléchir que si je ne faisais rien du tout.

Avez-vous des rituels d’écriture ?

Non. Par contre, même si cela ne relève pas vraiment du rituel, je suis très attaché au clavier de l’ordinateur. Je ne comprends pas pourquoi les scénaristes n’en parlent pas plus : c’est un outil capital ! J’ai longtemps cherché le clavier idéal, je l’ai trouvé, c’est le deuxième de suite que je prends de ce modèle (le premier est mort de sa belle mort, usé). Il allie confort de frappe, disposition parfaite des touches et, très important, bruit agréable.




Utilisez-vous une méthode particulière (tableau, fiches, cahier…) ?

J’adorerais ça ! Faire des fiches par personnage, étaler des post-it sur le mur, remplir des cahiers de notes… Mais il se trouve que j’en suis incapable. Je ne sais pas pourquoi, ou plutôt si, mais ca serait trop long à expliquer mais je ne peux produire que des documents « officiels », ceux qui seront lus par le producteur ou la chaîne ! Le seul document non « officiel » que je fais, c’est le squelette (ou chemin de fer) du film. Du coup, pas de notes, que ce soit manuscrites ou sur l’ordinateur, pas de tableaux, rien. Tout se passe dans ma tête : les personnages, leur passé, leur avenir, les temps de l’intrigue, les rebondissements. Il y a peu de pertes, j’oublie quasiment jamais quoi que ce soit mais franchement, je déconseille cette « méthode » à quiconque. C’est dangereux et fatiguant.

En fait, très sommairement, « ma méthode » consiste à être en mode « réflexion » en permanence ! Il ne s’agit pas de se dire « Allez, maintenant, je réfléchis à tel projet ». C’est un processus permanent, quoi que je fasse, ca turbine. Parfois je le fais consciemment, en voiture par exemple (de l’utilité d’habiter à 90 bornes de Paris – Vive les bouchons !) mais la plupart du temps, c’est comme une tâche de fond qui tourne tout le temps.

Alors, ce qui est difficile à vivre si on n’est pas habitué, c’est qu’il ressort rarement quoi que ce soit de concret de ce bouillonnement permanent. C’est rare que je me dise au milieu du supermarché : « voilà, j’ai trouvé l’idée géniale ». Mais, par contre, lorsqu’on se met au clavier, ça sort tout seul ! C’est très bizarre, je n’ai pas l’impression de faire un effort particulier mais l’idée est là, sans que je fasse vraiment d’effort. D’aucuns appelleraient ça l’Inspiration, alors que c’est juste le fruit naturel de ces heures de réflexion.

Alors, après, tout ne relève pas de cette quasi mystique ! Il y a un savoir-faire, qui est ce qui est mais qui fait que je sais à peu près comment enchaîner deux séquences, comment exposer un personnage, etc. sans avoir pris des tonnes de notes avant.

Comment trouvez-vous l’inspiration ? Musique, photos, films ?

Partout, sans exception.

Avez-vous besoin de « carburants » (Thé, café, tabac, nourriture…) ?

Coca Light ! En période de travail intensif, je fais tourner une usine à moi tout seul. Faut dire que c’est tactique : comme j’ai besoin de marcher pour ordonner mes pensées et que la cuisine est au fond du couloir, je prends le prétexte d’aller boire pour marcher. Souvent, l’aller-retour suffit à clarifier les choses dans ma petite tête.

A quel moment et dans quel lieu pratiquez-vous le mieux le brainstorming ?

Comme je l’ai expliqué, tout le temps, en toute situation. Le brainstorming « conscient » où je réfléchis intentionnellement sur une idée, c’est principalement en voiture ou en marchant mais aussi en faisant les courses, en attendant les garçons à l’école…

Prenez-vous beaucoup de notes ? Comment les organisez-vous (carnet, notes volantes, logiciel…) ?

Je crois avoir plus ou moins répondu à la question.

Êtes-vous sujet à la procrastination ?

Oui, à fond. Faut avouer que je travaille mieux dans l’urgence. C’est même dangereux : j’attends le dernier moment, je galère pour faire en temps et en heure et comme je réussis, la fois suivante je vais encore réduire les délais.

Bon, il y a beaucoup d’exagération dans mes propos, ce n’est pas une généralité, il m’arrive souvent de finir un texte en avance. Et puis cette urgence a souvent été le fait qu’on s’y mettait tard parce qu’on avait d’autres travaux urgents à faire avant. Mais si je m’écoute, effectivement, je bosserais tout le temps au dernier moment.

J’ai d’ailleurs une théorie là-dessus. Elle vaut ce qu’elle vaut, c’est-à-dire pas grand-chose, mais je pense que ce qui différencie un auteur confirmé d’un auteur débutant, c’est que le confirmé assume complètement de « perdre » son temps et de s’y mettre au dernier moment là où le débutant va culpabiliser à mort. Faut accepter qu’on est fait comme ça, qu’on va perdre une heure au début de chaque séance de travail à traîner à droite et à gauche sur le Net avant de s’y mettre sérieusement. Il faut comprendre que ce n’est pas du temps perdu, que c’est une étape nécessaire, une mise en route. Une fois qu’on a compris ça, on vit mieux.

Je crois que s’il y a un conseil important à donner à un scénariste débutant, c’est d’assumer ses « défauts ». Tu traînes une heure avant de te mettre au boulot ? C’est que tu es fait comme ça, tu as besoin de ça pour fonctionner correctement. Tu dois rendre un texte ce soir et tu es crevé ? Il vaut mieux parfois aller faire une sieste ou regarder un épisode de série pour se détendre : tu auras, certes, perdu une heure mais tu travailleras mieux après, tu seras gagnant au final. Bref, oublier le concept d’auteur qui bosse comme une locomotive, de 8h00 à 18h00, sans débander, sans s’arrêter, rien. Il n’y a pas besoin d’être parfait pour produire de la qualité.

Avez-vous déjà été frappé par le writter’s block ? Si oui, quelle est votre recette pour en sortir ?

Non. Le seul truc qui peut me bloquer, c’est le manque d’envie, lié souvent à l’absence d’urgence dont je parlais précédemment. Sinon, je crois vraiment que le cerveau fonctionne comme un muscle, si tu l’exerces régulièrement, il répond toujours présent. Ça ne veut pas dire que tu vas faire de la qualité à chaque fois mais tu fais. C’est toujours ça…

Quand vous prenez des vacances, vous coupez-vous totalement de votre travail ?

Oui, sans problème. Bon, souvent, j’emmène du travail en vacances, ça ne me dérange pas. Mais si je n’ai rien à faire, je coupe sans problème. Mais le raisonnement est le même en dehors des vacances : si je n’ai rien à faire et que je n’ai pas envie d’avancer sur des projets on spec et bien, je ne fais rien. Ça peut durer plusieurs jours, sans soucis. Je ne culpabilise pas.

Qu’aimez-vous faire quand vous ne travaillez pas ?

Jouer avec mes garçons, regarder des films et surtout des séries US et anglaises. Et je dors.

Avez-vous un ouvrage culte traitant de l’écriture ?

Pas vraiment. En matière de dramaturgie, j’ai une tendresse pour La dramaturgie d’Yves Lavandier, le plus pertinent des ouvrages français sur la question.

Qui est votre scénariste fétiche ?

Je n’ai pas vraiment la fibre du « fan » mais force est de constater, par exemple, que lorsque Aaron Sorkin écrit dans une même vie (qui est loin d’être finie en plus, il n’a que 50 ans le salopard !) The West Wing et Studio 60 on the Sunset Strip pour la télé, Des hommes d’honneur, Le président et miss Wade et The Social Network au cinéma, ça force le respect.

En France, c’est compliqué parce que je suis bien placé pour savoir que le film diffusé peut être très éloigné de ce que voulait/pouvait faire le scénariste. Il y a tellement d’intervenants, de directives…

Disons que l’un des rares qui, pour moi, a le talent et la stature d’un showrunner à l’américaine, c’est Frédéric Krivine. Et puis je sais ce que je lui dois (demandez-lui de vous expliquer sa théorie de la pépite).

Quelle est votre actu ?

En matière de diffusion, j’ai deux films en attente sur TF1. Côté écriture, je développe une série pour France 2 avec Brigitte Peskine, je bosse sur un unitaire et sur deux ou trois autres projets.

Vous pourrez prochainement voir sur TF1 un épisode de Julie Lescaut et un épisode de RIS intitulé « Temps Mort » qui ont été signés par Robin Barataud.

Références :

Rendez-vous dans quinze jours pour découvrir le bureau d’une jeune cinéaste et scénariste…

Copyright©Nathalie Lenoir 2011



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