L’utilisation des symboles dans American Beauty 1/2

American Beauty met en scène des personnages aliénés par leur quotidien morne, par leurs désirs réprimés. Si le scénario d’Allan Ball est un véritable joyau en matière de caractérisation, l’image le met en relief, le transcende et fait entrer le spectateur dans l’âme de chacun des personnages principaux. Pour cela, le réalisateur Sam Mendes a utilisé un large éventail de symboles qui véhiculent le propos du film d’une façon subtile et efficace.

Synopsis :

A première vue, les Burnham sont une famille de banlieusards américains comme tant d’autres. Regardez-les de plus près. Lester, un quadragénaire apathique et frustré, étouffe dans sa petite vie cloisonnée. Sa femme, Carolyn, une psychorigide qui confond dynamisme et hystérie, le méprise ; sa seule passion, c’est l’argent. Quant à sa fille, Jane, une adolescente solitaire et complexée, elle l’ignore tout simplement. La carrière professionnelle de Lester n’est guère plus brillante : le journal pour lequel il travaille depuis quatorze ans vient d’annoncer officieusement une série de licenciements économiques. Pour donner l’image de parents modèles, les Burnham assistent à un match de basket, ils viennent encourager Jane, qui fait partie de l’équipe des pom-pom girls. Cette nuit-là, Lester découvre Angela, une camarade de Jane, et il est frappé en plein cœur. Il a l’impression de se réveiller après vingt ans de coma. Désormais, il fera tout pour se libérer de sa prison dorée, pour rattraper le temps perdu, faisant exploser au passage la routine de son entourage et son équilibre de surface.

1. Les symboles d’enfermement, de claustration

L’enfermement est l’une des principales thématiques abordées par ce film. A l’instar de Lester, chacun des personnages de l’histoire sont prisonniers d’une cage, cage qu’ils ont construite eux-mêmes. American Beauty traite de la façon dont ils vont être tirés de leurs existences catatoniques. Le film montre la paralysie émotionnelle qui vient avec l’âge et la sécurité. Les adultes du film sont tellement enracinés dans leur routine qu’ils sont terrorisés à l’idée du moindre changement. Au fil des ans, la quête du bonheur a été remplacée par celle du confort.

A 42 ans à peine, Lester est devenu totalement apathique. Carolyn est tellement obsédée par les apparences, l’argent, qu’elle s’est muée en monstre. Leur mariage est mort depuis des années. Pourtant, ils se complaisent tous deux dans cette routine infernale. Dans une scène d’anthologie, Lester tente de séduire son épouse, de réveiller un peu de passion et de désir en elle mais elle met fin à leur étreinte parce qu’elle craint qu’il ne tâche son précieux canapé. Comme beaucoup de couples dysfonctionnels, ils prétendent rester ensemble pour leur fille mais, évidemment, Jane est la principale victime de l’ambiance hostile qui règne chez les Burnham.

Tout est confinement dans l’existence de Lester. La première fois qu’on le voit, c’est d’en haut, en contre-plongée (il se réveille). Dans la cabine de douche, il semble confiné dans une cellule, la première d’une longue série. Plus tard, lorsque il observe Carolyn, derrière la fenêtre, les boiseries de la vitre évoquent des barreaux de prison. La clôture blanche qui entoure la maison a quelque chose de très oppressant elle aussi. La voix off accentue la solitude du personnage de Lester : il ne peut communiquer avec personne. A l’intérieur de la maison, malgré l’espace et la lumière, tout évoque la claustration, nous reviendrons sur ce décor en étudiant l’utilisation des couleurs.

Au journal, Lester travaille dans un petit espace compartimenté. Il s’ennuie, on le sent à chaque seconde dans sa posture, son expression, sa voix, ses gestes d’automate. A la fin de la première journée, quand Lester rentre du travail, il semble hésiter avant de franchir le seuil du foyer conjugal : cela illustre son désir d’évasion. Quand il travaille au fast-food, par la suite, une fois de plus, chaque espace est compartimenté : banquettes, comptoir, guichet du drive in… Et finalement, pour trouver un peu de sérénité, Lester s’enferme… dans son garage ! Il en fait son quartier général et s’y réfugie à la moindre occasion pour faire du sport, écouter de la musique, fumer de l’herbe.

Carolyn n’est pas à proprement parler enfermée, ou du moins n’en souffre t’elle pas. C’est elle qui enferme les autres : elle leur impose une routine quasi militaire. Chaque petit moment de leur existence est organisé, prédéterminé : du rituel du lever au sinistre repas du soir, de l’agencement du mobilier aux rares sorties familiales, tout doit se dérouler tel qu’elle l’a décidé. Dans son travail, c’est la même chose, elle s’impose une discipline martiale et des objectifs excessifs. La séquence où elle tente de vendre une maison illustre totalement sa névrose et ses conséquences : on la voit basculer dans l’hystérie jusqu’à l’implosion.

Double symbolique de Carolyn Burnham, le colonel Fitts est prisonnier de ses propres préjugés. Il a été modelé par une éducation ultra rigide et une carrière militaire et il a toujours refoulé ses penchants sexuels. Il hait les homosexuels parce qu’ils lui font peur, il craint de voir en eux le reflet de ses propres désirs inavoués. C’est pour cette raison qu’il finit par tuer Lester. Pas tant à cause de sa supposée liaison avec son fils, mais parce qu’en repoussant ses avances, Lester l’a mis au pied du mur : le colonel a ouvert les yeux sur la beauté, l’épanouissement auxquels il n’aura jamais accès lui-même. Et cela, il ne peut le supporter. Le colonel a entraîné ses proches dans sa propre névrose, ils vivent tous comme des prisonniers : l’épouse est quasi autiste, elle navigue en permanence dans la catatonie. L’intérieur de la maison est aussi austère que ses occupants. Quand on sonne chez les Fitts, ils sont tous estomaqués, ils ne reçoivent jamais de visite. Quant à Ricky, le fils, il vient de passer plusieurs années dans un hôpital psychiatrique tout simplement pour avoir fumé de l’herbe. L’adolescent est enfin sorti mais pour rejoindre une autre prison, celle de son foyer. Sa chambre évoque un hôpital : mur blancs, décor aseptisé, aucune touche de décoration personnelle. Ce n’est qu’avec l’intrusion de Jane dans la vie de Ricky que cette pièce gagnera un peu de chaleur, par le biais d’un éclairage à la bougie.

Si la chambre de Jane Burnham est chaleureuse, colorée, spacieuse, l’enfermement de la jeune fille, son inhibition, se manifestent par son physique, son attitude : vêtements informes, teintes neutres, attitude physique de repli sur soi.

C’est ce qui va rapprocher les jeunes gens, ils souffrent du même manque d’amour, de communication, au sien de leurs familles respectives. Ils sont tous les deux les otages du malheur de leurs parents. Quand Ricky découvre Jane, à travers l’œil de son caméscope, il la voit dans une prison : les boiseries de la fenêtre évoquent les barreaux d’une cage.

Quant à Angela, elle est la victime de son propre jeu. Par manque d’assurance, elle s’est inventé le personnage d’une Lolita mangeuse d’hommes. Elle a tout misé sur son physique, sa beauté, et elle s’en ai fait une armure. Son langage est très cru, elle se vente d’avoir une vie sexuelle débridée mais au fond, elle n’est encore qu’une gamine effarouchée. Comme la plupart de ses camarades, elle est toujours vierge et redoute de « sauter le pas ». Par orgueil, elle encourage le désir de Lester, persuadée au fond qu’il ne peut rien se passer entre eux, qu’elle ne risque rien. A force de jouer avec le feu, elle va bien entendu se brûler. L’emprisonnement de la jeune fille se manifeste dans quelques plans, quand elle est seule et laisse tomber son masque. Dans sa chambre tout d’abord : les murs sont tapissés de photos de mode, à tel point que la pièce est sombre et étouffante même en plein jour. Même les barreaux de son lit évoquent ceux d’une prison. On retrouve cette symbolique à la fin du film quand Angela se réfugie dans la cage d’escalier des Burnham pour pleurer : on la voit à travers les barreaux de la rampe d’escalier comme si elle était en cage.

2. L’utilisation des couleurs


Dans American Beauty, il est question d’enfermement, de solitude. De nombreux décors soulignent la misère affective des personnages. La plupart des décors du films sont dominés par des couleurs froides : Les décors : teintes froidese blanc et le bleu sont les plus usitées, souvent en binômes, viennent ensuite toute une palette de gris et de beiges, de couleurs neutres. Il faut toutefois noter que, si les thèmes abordés sont graves, il y a y très peu de couleurs sombres à l’image, sans doute parce que le message du film se veut humaniste, spirituel et somme toute encourageant : le spectateur suit toute l’histoire d’un point de vue céleste, il a un certain recul vis à vis de la souffrance dont il va être témoin.

Dans la maison des Burnham, toutes les pièces sont décorées dans des couleurs claires : blanc, bleu, gris… Seule la chambre de Jane est tapissée de couleurs chaudes, cette pièce est comme le cœur battant de la maison. On comprendra à la fin du film que l’adolescente est la seule touche d’espoir au sein de sa famille, pour elle, il n’est pas encore trop tard.

Dans les locaux du journal qui emploie Lester au début du film, c’est le gris et le bleu qui règnent. L’espace est immense et glacial, c’est encore plus flagrant dans le bureau du superviseur : Lester semble minuscule devant le grand mur clair.

Si cette palette froide et lumineuse est particulièrement exploitée dans le film, c’est aussi pour mettre en relief la véritable « star » du film : la couleur rouge.

Le rouge, c’est le désir, la passion, le sexe, la pulsion de vie. C’est l’illustration de ce que recherche Lester tout au long du film : la beauté, la passion.

Aussi bizarre que cela puisse paraître, le rouge apparaît dans le film avec Carolyn Burnham.

La première fois qu’on la voit, elle coupe des roses rouges, c’est évidemment un puissant symbole de castration. C’est l’image qui représente son personnage : elle contrôle et réfrène la passion, elle veut tout dominer dans son existence et dans celle de ses proches. Carolyn règne en tyran sur sa famille : cela s’exprime particulièrement dans la décoration de la maison : tout est froid, très stylé, aseptisé. Par contre, elle cultive des roses rouges et en compose des bouquets parfaitement ronds qu’elle dispose dans chaque pièce de la maison. On en trouve sur chaque table, chaque console, sur les tables de nuit. Cela symbolise l’amour qu’elle éprouve au fond d’elle-même pour ses proches, sentiment qui l’effraie parce qu’il peut potentiellement la faire souffrir et qu’elle tente donc de canaliser, de contrôler. Carolyn porte souvent des vêtements rouges, elle peint ses lèvres et ses ongles de cette même couleur. Dans la scène du grand ménage, sa nuisette est rouge. C’est une femme pleine d’énergie mais sa névrose transforme toute cette force en énergie négative : stress, irritabilité, frénésie. Sur les pancartes publicitaires de Carolyn (qui est agent immobilier), il y a une maison blanche et bleue avec une porte rouge, comme la propre demeure des Burnham. Les pancartes immobilières de Buddy Kane, son principal concurrent, sont intégralement rouges ; la réussite professionnelle et sociale, la puissance qu’il représente sont l’objet du désir de Carolyn. Quand elle se rend au motel avec son amant, la couverture et la lampe sont rouges. A la fin du film, depuis sa voiture, Carolyn fixe la porte rouge de sa demeure, seule touche écarlate sur la triste façade blanche, balayée par la pluie, et hésite longuement avant de rentrer.

Lester est frustré sexuellement, tout ce qu’il désire se manifeste par la couleur rouge. En particulier la rose. Cette fleur représente la bipolarité de la sexualité, la dissémination (par son pollen). Carolyn domine, apprivoise, castre les fleurs : elle les coupe au sécateur et les dispose savamment dans des vases (autre symbole sexuel : la matrice, le vagin). Dans les fantasmes de Lester, Angela est toujours accompagnée de pétales de roses rouges qui sortent de son corsage, volent librement autour d’elle, qu’elle dissémine au vent, dans lesquelles elle se couche ou se baigne voluptueusement. Quand Lester rêve qu’il embrasse l’adolescente, un pétale sort de sa bouche : c’est la sensualité à l’état pur. Dans ses rêveries, Lester voit les pétales se libérer comme il désire lui-même le faire : c’est l’image d’une libido totalement libre, sauvage, instinctive.

A la fin du film, quand Lester approche enfin l’objet de son désir, qu’il est sur le point de posséder Angela, il y a un vase de roses rouges entre eux deux. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochent, le bouquet disparaît du champ : symboliquement, l’influence de Carolyn disparaît totalement de l’existence de Lester. Le même effet est utilisé au début du film, quand Lester tente de dialoguer avec Jane dans la cuisine, il sont séparés dans le plan par un bouquet de roses rouges : cela souligne que le comportement de Carolyn les éloigne l’un de l’autre.

Pour Lester, le rouge c’est aussi la couleur de la rébellion : il veut vivre, retrouver sa jeunesse. Au début du film, quand il renverse son attache case et qu’il retarde sa femme, il y a parmi ses dossiers une chemise en carton rouge : c’est un symbole de sa rébellion passive. Par la suite, quand il se décide à prendre son existence en main, son insurrection devient active et s’illustre par des objets plus voyants : il s’achète une voiture de sport rouge, une voiture téléguidée rouge, il se met à porter des T Shirts rouges pour faire du sport. Quand il démissionne du journal, dans le plan, il y a un fichier rouge derrière sa tête. Dans le fast food où il va travailler, la couleur rouge est omniprésente : banquettes, uniformes et casquettes des employés, logos… Pour Lester, quitter le journal pour aller vendre des burgers constitue un acte de mutinerie envers son épouse.

Quand il meurt, son sang rouge éclabousse violemment le mur de la cuisine, plus tard, son cadavre baigne dans le sang : c’est le symbole de sa libération ultime, absolue. Le sourire qui illumine son visage exprime le soulagement, la béatitude.

Pour le colonel Fitts, le rouge manifeste la frustration et la censure sexuelle. Quand il embrasse Lester, dans le garage, la voiture rouge est en arrière-plan et Lester est éclairé par une lampe rouge.

Comme pour son père, le rouge symbolise chez Jane la rébellion, l’affirmation de son individualité. Quand elle se révolte contre ses parents, au cours d’un dîner, elle porte un pull avec des fleurs rouges. Elle porte souvent du rouge, mais pas d’une teinte franche, elle le cache sous d’autres vêtements aux tons neutres. Cela symbolise la beauté, la passion qu’elle n’ose pas encore libérer, exprimer.

Pour Ricky, le rouge symbolise la transcendance, une autre force qui défie les structures émotionnelles et psychologiques de la société urbaine. Quand il filme le sac de papier qui flotte au vent, il y a un mur de briques rouges en arrière-plan.

Pour la femme du voisin, quasi autiste, le rouge symbolise l’âme, le désir d’élévation. Quand on la voit dans sa cuisine, il y a une manique rouge à côté de sa tête. Si son corps est prisonnier d’une existence opprimante, son esprit est déjà « de l’autre côté ».

To be continued…

Copyright©Nathalie Lenoir 2005

Cette étude a été publiée à plusieurs reprises, notamment dans le revue universitaire Ciné-Studies.

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