LOST IN TRANSLATION de Sofia Coppola : Décalage sentimental 2/2

En 2004, l’Académie des Oscars distingue le scénario d’un film intimiste, à petit budget, qui prend à contre-pied tous les canons hollywoodiens en vigueur. Dans la foulée, Lost in translation remporte plus de soixante prix dans le monde entier, conciliant cinéma d’auteur et succès public.

Hommage aux mécanismes subtils d’une écriture en apesanteur.

Communion d’âmes

A force de se croiser dans l’hôtel, solitaires et insomniaques, Bob et Charlotte font connaissance. Ils ont déjà eu l’occasion de mutuellement s’observer, de reconnaître chez l’autre une même détresse. Une certaine complicité est née entre eux, par le biais de regards ironiques et désabusés sur le monde qui les entoure : la chanteuse ringarde du piano bar, les amis branchés de John, le staff hyperactif qui chaperonne Bob… Aussi ne s’embarrassent-ils d’aucun masque. Ils mettent leurs âmes à nu dès leur première discussion. Alors qu’il a baratiné les touristes américains, prétendant venir voir des amis, Bob dit instantanément la vérité à Charlotte : il est au Japon pour « fuir sa femme, oublier l’anniversaire de son fils et palper deux millions de dollars pour une pub de whisky alors qu’il pourrait jouer au théâtre… » Lors de leur second échange, il lui propose « d’organiser une évasion ».

Ils entrent instantanément dans l’intimité l’un de l’autre parce que le décalage horaire, le manque de sommeil, la dépression, les ont plongé dans un état d’hypersensibilité tel qu’ils ne s’embarrassent plus des convenances. Ils n’ont rien en commun, ne se seraient pas rencontrés dans leurs pays d’origine, mais ils sont seuls dans cet univers décalé et se comprennent mieux que personne, parce qu’ils partagent le même mal de vivre. Exténués, coincés entre deux mondes, deux fuseaux horaires, dans un univers fragile, impénétrable, Bob et Charlotte se sont détachés du monde extérieur. Ils retrouvent soudain ce qu’ils avaient occulté dans leur quotidien : leurs angoisses, leurs sentiments. Pour remonter la pente, ils vont s’accrocher l’un à l’autre.


Bob et Charlotte recréent une bulle mais à deux. Même en pleine mégapole, ils sont seuls au monde, échoués sur les rivages de leur déprime. Ils arrivent rapidment à un tel degré d’intimité qu’ils sont au-delà de la sexualité, dans une communion d’âmes qui n’est toutefois pas dénuée d’attirance physique. Mais lorsque qu’il est question de séduction directe, ils deviennent soudain timides, sans doute en raison de leur différence d’âge, et usent d’artifices. Ainsi, Bob porte des vêtements branchés afin de sembler plus jeune, ou Charlotte, coiffée d’une perruque, aguiche Bob en jouant les femmes fatales au cours d’une soirée karaoké. Leur amour restera platonique, parce qu’ils savent l’un et l’autre qu’il ne peut en être autrement. Il la borde affectueusement au retour d’une soirée, ils partagent une cigarette, blottis l’un l’autre, bref, ils sont dans une intimité qui vient généralement après le sexe. Ils finissent par passer une nuit ensemble, mais chastement. Ils reposent sur le même lit, côte à côté, dans la confiance, l’abandon bienheureux au sommeil qu’ils n’arrivaient pas à trouver seuls. Il lui effleure le pied, c’est à la fois sensuel, tendre et symbolique : il est en train de la guérir de ses appréhensions.

Retour au monde
Cette relation n’aurait pu exister nulle part ailleurs, elle ne peut pas non plus se poursuivre quand Bob et Charlotte auront quitté Tokyo. Elle lui fait d’ailleurs promettre de ne jamais revenir dans cette ville, parce que « cela ne pourrait pas être aussi amusant ». Cette formule pudique est une façon pour la jeune femme de prendre ses distances avec l’intensité de ses sentiments et de commencer à faire le deuil de leur relation. La séparation se fait en plusieurs étapes. Charlotte découvre que Bob a couché avec la chanteuse, elle est blessée et boude comme une enfant. Cet incident la ramène brusquement à la réalité, elle doit admettre que son amour platonique pour Bob n’a aucun avenir. Lorsqu’elle accepte de faire la paix avec lui, il lui annonce qu’il part le lendemain matin. Ils prennent un dernier verre au bar de l’hôtel, face à face, tellement proche l’un de l’autre que leurs lèvres pourraient se toucher. La gorge nouée par l’émotion, ils laissent parler leurs regards. Dans l’ascenseur, ils hésitent mais regagnent chacun leur chambre.

Le lendemain, ils tentent maladroitement de se dire adieu dans le hall de l’hôtel mais Bob est déjà happé par son statut de vedette : photos souvenir avec le staff, autographes à signer. Alors qu’il est en route pour l’aéroport, Bob aperçoit Charlotte dans la rue et fait arrêter le taxi. Il la rejoint et ils échangent leur premier et dernier baiser, chaste mais intense, immobiles au milieu d’une foule fourmillante. On ignore ce que Bob murmure à l’oreille de Charlotte mais on a l’impression d’avoir compris, d’avoir partagé avec eux cette intimité si profonde qu’elle se passe de mots. Ce geste résume toute leur relation et y met fin : leur rencontre les a aidés à « passer le cap », ils sont maintenant prêts à réintégrer le monde extérieur. Charlotte sort du cadre pour affronter sa vie.

Un film de l’entre-deux
La magie de Lost in translation ne réside pas dans le déroulement du récit, dont l’issu est plus que prévisible mais lorsqu’il se fige dans des instants de grâce. Une caresse, un murmure, un simple regard, un geste inconscient et à première vue anodin, éveillent alors un sentiment de tristesse, de nostalgie, comme si le spectateur feuilletait l’album photo d’une histoire déjà ancienne. L’émotion naît de la certitude que cette rencontre restera gravée dans le cœur de Bob et Charlotte, que le souvenir la rendra plus intense encore.

Sofia Coppola écrit avec finesse ces moments fugaces de solitude extrême et leurs entre-deux, ces intervalles poétiques qui abritent la naissance d’un amour. Elle fait plus que nous montrer la naissance de sentiments entre deux étrangers, elle nous les fait partager. On sort de ce film en ayant la sensation d’avoir voyagé avec Bob et Charlotte, d’avoir partagé leur intimité, sans doute parce que cet état vulnérable qu’ils traversent, tout le monde le connaît à un moment ou à un autre de son existence.

Copyright©Nathalie Lenoir 2006

Le scénario de Lost in translation est publié par l’Avant Scène Cinéma (numéro d’Avril 2005).