LOST IN TRANSLATION de Sofia Coppola : Décalage sentimental 1/2

En 2004, l’Académie des Oscars distingue le scénario d’un film intimiste, à petit budget, qui prend à contre-pied tous les canons hollywoodiens en vigueur. Dans la foulée, Lost in translation remporte plus de soixante prix dans le monde entier, conciliant cinéma d’auteur et succès public.

Hommage aux mécanismes subtils d’une écriture en apesanteur.

Bob Harris, acteur hollywoodien sur le déclin, vient tourner une publicité au Japon. Dépressif, épuisé par le décalage horaire, dépaysé par un environnement superficiel et survolté, il est prêt à refaire ses bagages quand il rencontre Charlotte, une jeune compatriote qui traîne son ennui dans les couloirs de l’hôtel. Si la trame narrative de Lost in translation est ultra classique, le film n’en représente pas moins une expérience singulière, émouvante. Avec une subtilité rare, Sofia Coppola, fait naître des sensations chez le spectateur, le faisant pénétrer dans l’état de solitude des personnages, dans l’intimité qu’ils partagent, coupés pendant quelques jours du reste du monde.

Lost in Tokyo
Tout au long du récit, l’auteur pratique l’art du décalage afin que le public se sente aussi perdu que les protagonistes dans cet univers exotique. Le choix de la ville n’est pas anodin : les rues de Tokyo, mégapole bruyante qui s’étend à perte de vue, sont parcourues par une foule dense, des flux de piétons, évoquant une fourmilière. Les lieux s’imposent aux personnages (et au spectateur), ils sont magnifiques mais dépaysants, incompréhensibles. Privés de repères, les personnages appréhendent l’espace qui les entoure par le seul biais de leurs sensations. L’opacité déconcertante des coutumes, des mentalités et de la langue, sont autant de facteurs qui renforcent leur sensation d’isolement.

Une grande partie de l’intrigue se déroule de nuit, jet lag oblige, ce qui donne l’impression que le temps est suspendu, malgré l’hyperactivité des Tokyoïtes. L’esthétique empruntée au clip et la musique éthérée soulignent l’état cotonneux, dans lequel naviguent les personnages.

Les personnages japonais sont intégrés aux décors, unidimensionnels, inconsistants, parce que c’est ainsi que les perçoivent les protagonistes, incapables de communiquer avec cet environnement inédit. Le scénario joue avec les clichés, l’effet carte postale, et gomme la réalité de la ville, de ses habitants, pour se concentrer sur les émotions des héros.

Le luxe impersonnel de l’hôtel ne fait qu’accentuer la solitude des protagonistes, ils semblent perdus dans leurs vastes chambres, les couloirs interminables. L’ascenseur joue un rôle particulier dans la construction du récit. Tout d’abord, il illustre le contraste entre Bob, immense et somnolent, et un groupe compact de japonais, petits et raides. C’est le lieu de l’incommunicabilité par excellence : on y côtoie de parfaits inconnus, dans une grande proximité physique, sans rien avoir à leur dire. C’est dans cet ascenseur que Bob remarque Charlotte pour la première fois, c’est le lieu dans lequel ils hésiteront à consommer leur amour, celui qui engloutit la jeune femme lorsque Bob tente de lui dire adieu. Enfin, d’une façon plus large, l’ascenseur symbolise l’état des personnages, coincés entre deux états (niveaux), dans un espace où le temps est figé et qui peut générer une angoisse : on ne sait jamais ce qu’on va trouver quand ses portes s’ouvrent.

Je est un autre
Bob, est un homme fatigué, une star has been en décalage avec le monde qui l’entoure. Il est en pleine crise de la quarantaine, plein de doutes au sujet de sa carrière, de sa vie de couple, de son rôle de père. Il ne semble aspirer qu’à la solitude, au repli sur lui-même, et il est venu au Japon pour fuir un quotidien oppressant. Une fois sur place, il tente par tous les moyens de s’isoler, mais on ne lui laisse pas une seconde de répit. Le staff japonais ne le lâche pas d’une semelle, son agent, resté aux Etats Unis, surbooke son emploi du temps, des touristes américains le reconnaissent, la chanteuse du piano bar jette son dévolu sur lui.

Les scènes d’hystérie, de ridicule accentuent le décalage. Bob, obligé de par son travail de côtoyer une armada de japonais (attachés de presse, représentants de la marque de whisky, interprète, réalisateur, photographe, présentateur télé), à la très nette impression de débarquer d’une autre planète. Tout le monde traite l’acteur avec une politesse teintée de condescendance, il a la désagréable sensation de n’être qu’une marionnette. Il finit par se prêter à la mascarade, il cabotine le temps d’un séance photo ou d’un talk show, ce qui renforce son amertume. La barrière de la langue est particulièrement éprouvante lors des séances de travail et embarrassante quand Bob reçoit la visite d’une prostituée hystérique et opiniâtre en guise de cadeau de bienvenue. Le tournage de la pub illustre à merveille la psychologie de Bob, la douleur et la lassitude qu’il ressent face à cette incapacité à communiquer : l’interprète ne traduit manifestement qu’une infime partie des dires du réalisateur. Bob s’aperçoit du subterfuge mais n’obtient pas gain de cause. Il sent pertinemment qu’on n’exploite pas son talent à sa juste valeur mais il n’a plus la force de se battre.

On ne la verra jamais la femme de Bob, néanmoins omniprésente par le biais de ses fax, ses coups de téléphone. Elle harcèle son époux avec des histoires de moquette, d’étagères, de spectacles scolaires. Bob voudrait qu’elle lui parle d’amour, pas de contingences matérielles. A chaque fois qu’il essaie d’aborder leurs problèmes de couple, elle trouve un prétexte pour raccrocher.

Pire encore, Bob est confronté à plusieurs reprises à « l’autre » Bob Harris, la vedette de cinéma. Il est partout : sur des affiches publicitaires, à la télévision, lors de la diffusion du talk show et d’un de ses vieux films, doublé en japonais. Il a l’impression de regarder un parfait inconnu et il en souffre.

Pour échapper au monde extérieur, Bob se recroqueville sous la couette mais ne parvient pas à dormir. Il trouve alors deux ultimes sources de réconfort : l’eau et l’alcool. L’eau, symbole de régression (vie utérine) joue un rôle prépondérant dans le film : l’action se situe sur une île, il pleut à plusieurs reprises, Bob se réfugie successivement sous la douche, dans la piscine de l’hôtel, dans un spa.

Quant à l’alcool, c’est une métaphore de sa déchéance morale. Le grand acteur qu’il était a vendu son image à une marque de whisky, boisson qu’il consomme au bar de l’hôtel, un endroit où il passe plus de temps que dans sa chambre. C’est d’ailleurs là qu’il fera la connaissance de Charlotte.

La crise du quart de vie
Charlotte est elle aussi à une période charnière de son existence. A vingt-cinq ans, tout juste diplômée, récemment mariée, elle ignore toujours ce qu’elle va faire de son existence. Elle a accompagné au Japon son époux, un photographe en vogue. Mais John n’a pas une minute à lui consacrer et la délaisse. La jeune femme n’a pas envie de visiter la ville seule et tourne en rond dans sa chambre d’hôtel. Comme Bob, elle se sent en décalage avec son entourage et ne trouve d’autre solution que de s’isoler d’avantage. Elle apparaît à maintes reprises recroquevillée sur son lit ou derrière la fenêtre insonorisée de sa chambre, à deviner le brouhaha citadin, à observer la vie plutôt que d’y participer. Quand elle sort, c’est sous un grand parapluie qu’elle s’abrite. Cette pluie est bien entendu un autre symbole de repli sur soi-même. Charlotte ne recherche pas cette solitude, qui l’étouffe au contraire. Mais elle ne se sent pas assez mure pour affronter le monde extérieur, elle se cherche encore. Tout glisse sur elle sans qu’elle cherche à le comprendre. Même si on sent en elle une grande maturité intellectuelle, son attitude affective est très enfantine. Elle réalise que son existence est vide, qu’elle ne sait pas quoi en faire, et elle attend que quelqu’un l’aide à faire un choix. Sofia Coppola écrit l’ennui de son héroïne, sa langueur, en étirant la temporalité des scènes. Le spectateur voit Charlotte ne rien faire, s’occuper tant bien que mal à mille petits gestes insignifiants, déambuler dans les rues ou les couloirs de l’hôtel.

Si Charlotte semble molle physiquement, elle éprouve d’intenses angoisses, qui se manifestent lorsqu’elle téléphone à une amie et essaie en vain de se confier, ou lorsqu’elle tente désespérément de communiquer avec son mari. Elle est trop fière pour admettre que ses brillantes études de psychologie ne l’ont menée nulle part, qu’elle ne s’est découvert aucun talent particulier. Elle observe son mari, emporté dans un tourbillon de paillettes, de mondanités. Lorsqu’ils rencontrent à l’hôtel une starlette avec laquelle John a travaillé à plusieurs occasions, Charlotte, même si elle ne le formule pas, a soudain des doutes sur la fidélité de son époux. A bout de nerfs, elle se blesse le pied. Cet accident est très symbolique : le pied, c’est la partie du corps de la jeune femme qui est en contact avec la réalité, avec ce qui la fait souffrir. Mais quelqu’un va bientôt remarquer cette douleur et contribuer à la soigner.

A suivre…

Copyright©Nathalie Lenoir 2006