Les personnages et leur évolution dans American Beauty

American Beauty raconte l’histoire d’un homme qui craint de vieillir, qui a l’impression de ne pas avoir profité de l’existence, d’avoir raté sa vie. Il attend toujours le grand amour. Sa femme le méprise, sa fille l’ignore et il est sur le point de perdre son travail. Le film traite de sa rébellion, de ses efforts pour se reconstruire.

D’une certaine manière, American Beauty (scénario: Alan Ball, réalisation: Sam Mendes) est une comédie parce que nous rions de l’absurdité des situations que rencontre Lester. On peut facilement s’identifier à ces problèmes. C’est drôle, parce que c’est honnête. Les personnages semblent familiers. A première vue, ils semblent excessifs, à la limite de la caricature, mais il s’avère que chacun d’entre eux est crédible, profondément humain, au bon sens du terme comme au mauvais. On peut s’identifier à leurs conflits, leurs frustrations, leurs névroses, ou tout du moins les comprendre. Ils cherchent simplement à donner du sens à leurs existences.

Chacun des six personnages principaux change et évolue au cours du film.

Lester Burnham est un anti-héros par excellence : quadragénaire apathique, looser aussi bien dans sa famille que dans sa profession. Il est déjà mort d’une certaine manière. Il réalise qu’il a raté quelque chose dans sa vie, même s’il ignore ce que c’est concrètement. Carolyn, son épouse, est une psychorigide à la limite de la dépression nerveuse, il fut pourtant une époque où elle était heureuse, où ils l’étaient ensemble. Quant à leur fille Jane, c’est une adolescente morose, complexée et solitaire. Leur vie de famille n’existe qu’en façade, ils sont devenus trois étrangers qui vivent sous le même toit.

Mais la vie morose de Lester bascule quand il rencontre Angela. A partir de cet instant, l’adolescente devient une obsession pour lui et sa réalité s’entrecroise avec ses fantasmes éveillés. American Beauty n’est pas une histoire d’amour entre un quadragénaire et une Lolita, c’est une quête de la jeunesse et de la beauté. Lester s’est retrouvé englué dans le quotidien parce qu’il a cessé de rêver, d’espérer. Angela va le réveiller, le ramener à la vie. Le film traite de cet éveil, même si, paradoxalement, il va mener Lester vers la mort.

Lester tombe amoureux d’une lycéenne et il décide de changer totalement. Ou plus exactement, il rajeunit de vingt ans. Pour commencer, il remodèle son corps en s’adonnant au footing et à la musculation. Mais la cure de jouvence se manifeste également par des choix nettement plus radicaux. Lester change totalement de carrière, acceptant un travail d’employé de fast food pour lequel il est surqualifié. Il choisit la qualité de vie à l’argent : plus de temps libre, moins de stress. Au fil des semaines, la crise d’adolescence de Lester prend des proportions gigantesques. Il réalise un de ses vieux rêves en achetant une voiture de sport rouge, la Firebird dont il rêvait à dix-sept ans. Comme un adolescent, il se crée un refuge, le garage, et s’y réfugie pour faire de la musculation (il veut être « beau quand il est nu ») et fumer des joints en écoutant les tubes de sa jeunesse. Comme un adolescent, Lester rougit et bredouille devant une pom pom girl et, à la maison, se rebelle et provoque le chef de famille, en l’occurrence sa femme. Néanmoins, Lester est malgré tout un adulte, cette métamorphose a des effets bénéfiques dans sa relation avec les autres : il devient plus ouvert, plus tolérant, il tente de communiquer.

La métamorphose de Lester va, par réaction, faire évoluer Carolyn. Mais contrairement à son époux, elle effectue une descente aux enfers. L’évolution de Lester l’étonne, puis l’agace car il chamboule complètement leur petite existence paisible et organisée. Loin de se réjouir de ce regain de jeunesse, elle l’accueille comme une déclaration de guerre à son encontre. Plus Lester se comporte comme un jeune homme, plus elle s’accroche à sa vie d’adulte raisonnable. Plus il cherche l’amour, plus elle est obsédée par l’argent. Carolyn se met à aimer les armes : elle devient de plus en plus masculine, castratrice. Elle perd peu à peu toute féminité. Professionnellement, elle décide de revoir ses ambitions à la hausse et elle prend un amant qui la rassure parce qu’il la domine, qu’il lui est supérieur en tout. Ironie suprême, c’est en cela qu’elle rajeunit elle-même sans le vouloir : elle se comporte avec cet homme en groupie. Mais la relation tourne court, Le roi Buddy s’avère être un pauvre type. Carolyn est punie pour son arrivisme : elle convoitait cet homme surtout pour sa réussite professionnelle et sociale : elle voulait devenir comme lui. Lorsqu’il laisse tomber son masque, elle est confrontée à ses propres défauts, elle ne vaut pas mieux que lui.

Jane et Angela personnifient deux figures types de l’adolescence : Jane est solitaire, complexée, mal habillée. Au début du film, elle est totalement inhibée dans sa sexualité. Quant à Angela, c’est le cliché de la jolie fille populaire, superficielle. Elle joue les femmes, se vente auprès de son amie d’avoir beaucoup d’expérience avec les hommes et se réjouit de l’intérêt qu’elle suscite chez Lester. Les parcours des deux jeunes filles seront diamétralement opposés.

Jane trouve l’amour et perd sa virginité en même temps que ses complexes, elle devient une femme. A la fin du film, la dispute dans la voiture entre les deux amies est d’autant plus forte, lorsqu’on réalise qui est vraiment Angela : elle est vierge et craintive avec les hommes. Elle est prise au piège de son petit jeu de séduction : une fois dans les bras de Lester, elle prend peur et redevient la petite fille que l’adulte console : toute relation est donc impossible entre eux deux, elle n’est pas prête.

Le personnage de Jane est primordial dans le film. Bien que Lester soit le narrateur de l’histoire et son protagoniste, le point de vue émotionnel du film est véhiculé par sa fille.

Sa souffrance est réelle, profonde, rien à voir avec « l’âge ingrat ». Beaucoup d’adolescents trouvent leurs parents bizarres, embarrassants. L’ironie du film, c’est que les Burnham sont réellement « dérangés ». Ils embarrassent Jane et lui font subir leurs névroses, leurs caprices, leurs petites guerres. Il y a des contradictions chez Jane : elle joue les rebelles, se moque de la superficialité de ses amies, mais elle est pom pom girl et elle économise pour se payer des implants mammaires. Elle dit détester ses parents, comme presque tous les ados. Elle se cherche encore, elle est totalement perdue. Elle est à la fois une adolescente comme tant d’autres et une enfant qui a dû mûrir trop vite, à cause des erreurs de ses parents. En fait, elle est étonnement lucide pour une fille de son âge.

Evidemment, une jeune fille aussi marginale ne pouvait tomber amoureuse que d’un garçon exceptionnel. C’est une autre ironie du film, le prince charmant, le gendre idéal, c’est un jeune homme bizarre, qui sort d’un hôpital psychiatrique, que son père maltraite, dont la mère est autiste, dont le passe-temps favori est le voyeurisme et qui se fait de l’argent de poche en dealant de l’herbe.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Ricky est le seul personnage de l’histoire qui affiche d’entrée de jeu une certaine sérénité, un équilibre. Ce qui lui manque, ce n’est pas l’amour à proprement parler : il sait que ses parents l’aiment, même s’ils l’aiment mal. Il est également le seul des personnages qui ait découvert la beauté de ce monde, celle qui se cache dans les évènements les plus insignifiants de chaque existence. Par contre, le jeune homme souffre de solitude : il ne peut pas communiquer avec ses parents, les autres lycéens le rejettent à cause de ses excentricités. Jane l’accepte et l’apprécie pour ce qu’il est, elle brise son isolement. La tentative de discussion entre le colonel et son fils (après qu’il l’ait injustement frappé) fait écho à la scène où Carolyn a tenté de discuter avec Jane (juste avant de la gifler). Le parallèle est intéressant : d’une certaine manière, Jane et Ricky vivent la même chose, ils peuvent se comprendre mutuellement. L’histoire d’amour entre ces adolescents apporte une respiration chronique dans l’intrigue, du bonheur, de la tendresse, au milieu des conflits que traversent les personnages. La scène où ils se confient, après avoir fait l’amour est aussi la preuve de leur innocence (cf la toute première scène) : le public doit chercher ailleurs l’assassin. Ricky et Jane ne sont pas des névrosés, des psychotiques, juste de gentils gosses un peu paumés. Leur amour est cependant marqué du sceau de la tragédie : le père de l’un assassinera celui de l’autre.

Jane n’est pas le seul membre du clan Burnham qui apprécie le jeune homme, Lester lui voue une profonde sympathie. Plus encore, il envie le jeune homme et l’admire. La relation entre Lester et Ricky est inversée : c’est Ricky l’adulte et Lester le gamin qui découvre la vie. Ricky montre la voie de la « sagesse » en démissionnant sous ses yeux à la moindre contrariété, c’est aussi lui qui lui fournit son herbe, allant même jusqu’à lui rouler ses joints.

Pour le colonel, il est trop tard : il est le seul personnage qui malgré ses tentatives ne pourra pas évoluer. Des années de haine, de colère, l’ont brisé. Il est la victime de ses propres préjugés, de ses peurs et de ses pulsions inassouvies. On pressent qu’il est en grande partie responsable du mutisme et de la catatonie de sa femme, il n’y a aucun échange possible entre eux deux. En tant que père, le résultat n’est guère plus brillant : il ne communique avec son fils qu’en lui donnant des coups. Il aurait voulu faire de son héritier un bon petit soldat mais il n’est pas dupe, son fils consomme et vend de la drogue, il est totalement marginal et excentrique. Le père soupçonne même Ricky de se prostituer.

Pour supporter toutes ses désillusions, le pauvre homme se réfugie dans le passé, ce qui a fait toute sa vie d’homme et sa fierté : sa carrière militaire. Il collectionne les armes, regarde des films à la gloire de l’armée, il pousse le vice jusqu’à exposer un objet nazie dans son bureau. Il est devenu au fil des ans misanthrope, homophobe, c’est sa façon à lui d’exorciser ses peurs et ses frustrations, de se voiler la face. Le réveil sera brutal. Quand le colonel découvre la beauté, sous les traits de Lester, il se sent désarmé devant elle, vulnérable. Il voudrait se l’approprier mais, comme il sent qu’il ne le peut pas, il la détruit en tuant Lester. Ce meurtre n’est pas seulement la conséquence d’un fâcheux malentendu (le colonel a cru voir Ricky faire une fellation à Lester alors qu’il lui roulait seulement un joint), c’est l’aboutissement d’une intense et longue douleur. Le colonel ne peut supporter de découvrir que la beauté existe en ce monde et qu’il en est exclu, qu’il s’en est exclu lui-même.

Lester s’émancipe et s’épanouit ; il a rencontré la beauté, s’est réveillé. Il devient lui aussi une émanation de cette beauté : il devient séduisant. Il attire le colonel, il attire Angela.

A la fin du film, c’est la seule personne mature, sereine, équilibrée, c’est pour cela que les autres désirent le tuer.

Quand Lester découvre l’adultère de sa femme, Carolyn a définitivement perdu contre lui : elle vient de montrer qu’elle est faillible, Lester ne la laissera plus jamais diriger son existence. Quelques heures plus tard, Buddy la quitte, il craint le scandale. Pour Carolyn, la défaite est double.

Au cours de la soirée, pour la première fois, Ricky prend le dessus sur son père. Au lieu de rentrer dans son jeu, de jouer les bons petits soldats, l’adolescent prend le colonel au mot et le provoque, il déclenche la crise ultime, le point de non retour. Pour la première fois, le colonel est dépassé, vaincu. De la même manière, quelques minutes plus tard, Jane s’émancipe de l’influence d’Angela. Elle prend la défense de son petit ami, et accepte de le suivre à New York.

Le troisième acte du film, cette dernière journée de la vie de Lester, va faire basculer chacun des six personnages principaux de façon radicale. Tous les rôles s’inversent ce jour-là : les opprimés deviennent les forts, les bourreaux perdent la partie et sont châtiés. Et c’est Lester qui, volontairement ou pas, a provoqué tous ces retournements.

American Beauty parle des prisons, des cages que nous nous construisons nous-mêmes et dont nous tentons de nous libérer par la suite. Le film aborde maints sujets polémiques : la relation entre un homme mûr et une toute jeune fille, l’Amérique de Clinton, un relâchement des attitudes envers la drogue, le puritanisme, l’homosexualité dans l’armée, la sexualité chez les adolescents, la curiosité obsessionnelle de savoir ce qui se passe chez les voisins, et l’amour qui existe dans la plus belliqueuse des familles.

Pendant deux heures, Lester nous guide paisiblement dans ce qui était son existence : il nous présente sa femme, sa fille, ses voisins, sa maison, son travail… En mourrant, il a gagné une sagesse et une compassion qu’il ne possédait pas de son vivant. Le regard qu’il porte sur chacun des personnages est plein d’amour et de respect, exempt de toute rancœur, de tout jugement. C’est la raison pour laquelle le film est amer, mélancolique, mais pas triste à proprement parler. La fin est poignante mais pas désespérée. Lester est en paix avec lui-même et avec les autres, il est libre. Il ne souffrira plus jamais. Ceux qui sont à plaindre, ce sont ceux qui restent. Et encore, certains d’entre eux vont s’en sortir.

Lester, une fois mort, regrette sincèrement sa « petite » vie, sa famille, sa condition d’homme.

Au journal, sur le bureau de Lester, il y a un livre dont le titre est « look closer » (regardez plus près), c’est un clin d’œil, le sous titre du film, son thème. A la fin, la beauté est atteinte au moment le plus inattendu : la mort. Lester a compris à quel point la vie d’un homme est peu de chose et à qu’il est passé à côté de la sienne.

La beauté existe partout, dans les moindres détails de l’existence, mais encore faut-il être capable de la voir. C’est le message du film. Il faut savoir se détendre, apprécier chaque petit moment de sa vie.

Copyright©Nathalie Lenoir 2005