Dix TRES mauvaises raisons de vouloir devenir scénariste

Chacun le sait (surtout votre banquier et votre belle-mère), « scénariste, ce n’est pas un vrai métier! » et une étrange épidémie, plus féroce encore que la grippe A, décime depuis quelques mois les projets en développement.

En ces sombres heures de marasme économique, de crise de l’audiovisuel, d’impôts et taxes diverses, nombre d’entre vous fantasment pourtant sur une carrière d’auteur. Il est quasiment impossible de prédire qui d’un aspirant scénariste percera ou non, mais ce qui certain par contre, c’est qu’il existe de très très mauvaises motivations de base!


1. Gloire et postérité

Vous en connaissez beaucoup, vous, des scénaristes français « célèbres »? Bon d’accord, en tant que cinéphiles vous en connaissez peut-être une dizaine. Mais quid du public, de monsieur tout le monde, de votre boulangère, ou même de vos proches? Si aux débuts du cinéma et de la télévision, le scénariste était roi, parce qu’issu du théâtre ou de la littérature, la Nouvelle Vague l’a renvoyé dans l’ombre, faisant du réalisateur le seul auteur officiel du film. Les choses sont sensiblement différentes de l’autre côté de l’Atlantique, mais je vous entends déjà penser tout haut que ça vous fait une belle jambe. A quelques rares exceptions près, les scénaristes français connus du grand public sont avant tout réalisateurs.
Si vous rêvez de signer des autographes en allant acheter du pain, d’avoir vos entrées (et la meilleure table) dans les endroits les plus tendances, de voir fleurir les fan-clubs à vôtre gloire sur Facebook (attention, si vous les créez vous-mêmes, ça ne compte pas), choisissez de grâce une autre profession. A l’instar des véritables super-héros, le scénariste est un travailleur de l’ombre, qu’on se le dise!
A ceux d’entre vous qui débutent une carrière de scénariste et souhaitent obstinément flatter leur ego, je conseille de fréquenter les festivals, si possible avec un film en compétition officielle: le chauffeur aura forcément vu TOUS vos films et les aura adorés (même s’il vous demandera sans doute par la suite de « lui rappeler » votre nom). Si vous venez en simple visiteur, ce n’est pas grave, vous parviendrez à signer quelques autographes, à vous faire prendre en photo (il suffit de prétendre connaître machin ou truc). Mais tout ceci est-il bien raisonnable?

2. Raconter ses histoires

Si vous comptez parmi les lecteurs assidus de ce site, vous aurez compris depuis belle lurette qu’un scénariste est avant tout payé pour raconter les histoires DES AUTRES. Vos chances de vendre à un producteur de cinéma un spec-script, c’est à dire un projet dont vous êtes l’initiateur, sont proches du zéro et ce, pour une raison toute simple. Depuis la Nouvelle Vague, toujours elle, peu de réalisateurs souhaitent mettre en images les idées d’un tiers.
A la télévision, les choses sont quelque peu différentes. Vous pouvez parfaitement intéresser un producteur avec l’un de vos sujets « personnels ». Il vous recevra pour vous dire à quel point il l’a adoré, vous demandera de lui pitcher d’autres idées, avant de vous embaucher, si vous avez été vraiment convaincant, pour écrire tout autre chose, c’est-à-dire un projet qu’il aura initié lui-même! C’est la raison pour laquelle, quand un sujet leur tient vraiment à cœur, certains scénaristes passent derrière la caméra.

3. Passer à la réalisation

Un certain nombre de scénaristes français passent à la réalisation, mais non sans peine. Précisons tout d’abord que dans la plupart des cas, cette décision est plus l’aboutissement d’une démarche créative, artistique, qu’une manière de jeter l’éponge. Puisqu’ils peinent à vendre leurs propres histoires, certains auteurs décident de les mettre eux-mêmes en images. Quel que soit leur degré de respectabilité, il leur faut un excellent carnet d’adresses pour pouvoir mener à bien cette entreprise. Autant dire qu’il leur faut convaincre une ou des tête(s) d’affiche de participer au projet afin de vaincre les réticences des producteurs. Plus que leur inexpérience technique, c’est leur manque de notoriété vis à vis du grand public qui rendent frileux les investisseur.
Si aux USA, on salue le passage derrière la caméra de Charlie Kaufman, Alan Ball, ou John August, force est de constater que les performances filmiques de leurs homologues français suscitent en général une indifférence polie…
Bref, si c’est la réalisation qui vous fait réellement vibrer, ne vous fourvoyez pas das la jungle du scénario, intégrez une école comme la Fémis. Cela vous permettra d’acquérir les compétences techniques indispensables et de créer votre réseau, c’est-à-dire une équipe de tournage potentielle.

4. Argent

Euh… comment dire… Très honnêtement, un scénariste fait rarement fortune, à moins bien entendu de toucher un gros héritage, d’épouser un(e) milliardaire ou de gagner au loto, mais ceci est un tout autre débat. Vous avez peut-être été impressionné en découvrant le prix moyen d’un scénario mais c’est sans compter certains facteurs essentiels:

  • La majeure partie du temps, un script est payé en plusieurs étapes (option, commande, séquencier, diverses versions…), lesquelles étapes peuvent être espacées de plusieurs mois.
  • Au cinéma comme à la télévision, de nombreux projets sont abandonnés en cours de route, ce qui réduit considérablement la somme totale perçue par le scénariste.
  • A la télévision, il y a souvent plusieurs co-scénaristes avec lesquels partager les gains, et quand il s’agit d’une série, une partie de la somme est versée à l’auteur de la bible, voire au directeur de collection. Même chose pour les droits de diffusion.
  • Au cinéma, neuf fois sur dix, le scénariste co-écrit le script avec le réalisateur, et parfois même, avec un ou des co-auteurs.
  • Un scénariste peut rester plusieurs mois, voire plusieurs années, sans vendre de script, ou être engagé sur un nouveau projet, ne vivant que de ses droits de diffusion et de quelques options éventuelles.
  • Contrairement aux autres professionnels du cinéma ou de l’audiovisuel, le scénariste n’est PAS intermittent du spectacle, il ne touche donc aucune indemnité entre deux contrats.

Bon, il y a une bonne nouvelle tout de même, c’est que le scénariste peut opter pour le système des frais réels lorsqu’il déclare ses revenus, mais, à moins de faire une carrière vraiment exceptionnelle, il est rarement en odeur de sainteté auprès de a. son banquier, b. sa belle-famille, c. les administrations diverses, d. parfois même son conjoint, tiens, au moment des déclarations de revenus par exemple…

5. Intégrer la « grande famille du cinéma »

Intégrer la famille certes, mais au titre de cousin éloigné. Vous savez, celui qu’on oublie systématiquement d’inviter aux anniversaires, mariages, baptêmes, bar mitzvahs? C’est à dire en langage clair, réunions de pré-production, casting, tournages (et fête de fin de tournage tant qu’à faire), montage, festivals, promotion…., celui qu’on oublie de citer dans le dossier de presse, dans les critiques de films et, ceci expliquant fortement cela, au cours des conversations entre spectateurs.

6. Travailler tranquillement, chez soi

Si vous avez lu l’une des précédentes éditions de cette chronique, vous savez maintenant à quel point cette tranquillité est utopique. Sinon, vous savez ce qui vous reste à faire. Travailler à domicile est une lutte quotidienne!

7. Se la couler douce, chez soi

Là, c’est clair, vous n’avez jamais lu les articles de ce site, vous sauriez que la profession de scénariste demande une énorme rigueur et de nombreuses heures de travail QUOTIDIEN! Les auteurs professionnels travaillent sur plusieurs scripts à la fois, pour les raisons budgétaires évoquées précédemment mais aussi car il est difficile de refuser un travail dans un contexte aussi précaire.
La procrastination est certes une redoutable tentatrice, mais, au risque d’écorner un mythe, un scénariste n’est pas payé à rien faire! Bon, d’accord, il n’est parfois pas payé même quand il bosse mais n’ajoutons pas d’huile sur le feu…

8. Draguer les filles/les garçons

Soyons sérieux deux secondes! Quand vous révélerez à l’objet de votre convoitise, mâle ou femelle, votre profession, scénariste donc, voici un florilège des réactions auxquelles vous attendre:

  • Et sinon, vous faites quoi comme VRAI métier?, avec sa variante: Bon, d’accord, l’écriture c’est votre hobby, mais vous faites quoi pour gagner votre vie?
  • Ha, très bien. Et vous gagnez combien par mois? (ton sarcastique)
  • Haaaa…., suivi d’un long silence, ce qui équivaut au baiser de la mort
  • Et ça consiste en quoi au juste? avec sa variante: Scénariste, c’est quoi au juste?

Et après vos précieux éclaircissements, on vous rétorquera, dans le meilleur des cas: C’est marrant, je ne savais même pas que ça existait comme métier!

La conversation s’engage parfois sous de meilleurs auspices par un « et vous avez écrit des choses que j’aurais pu voir?« , mais, à moins d’avoir signé un épisode de Julie Lescaut, vous vous trouvez soudain en très fâcheuse position…
Au moment de draguer, souvenez vous de la mine dépitée de l’héroïne de Moulin Rouge quand elle découvre que son prétendant est auteur et inventez un gros bobard!

NB: à noter que ce constat vaut également auprès de a. banquier (ou organismes de crédit), b. belle-famille, c. administrations diverses, d. voisinage, e. directrices d’école de vos enfants…

9. Draguer des actrices/acteurs

Est-il vraiment nécessaire d’approfondir le sujet? Je me contenterai de vous rappeler que:
1. Bien qu’à l’origine d’un film (ou téléfilm), un scénariste rencontre très rarement les acteurs qui l’interprètent.
2. Lorsqu’il les croise, en de des rares occasions, le pauvre auteur risque de s’en mordre les doigts.

10. Faire la fierté de ses proches

De toutes les mauvaises, très mauvaises raisons évoquées dans ces lignes, c’est de loin la plus louable mais aussi la plus utopique. Comme nous venons de le voir, peu de gens comprennent en quoi consiste cette profession bizarre, qui d’ailleurs n’en est pas une à leurs yeux. Combien de parents (et encore plus de beaux-parents), frères, sœurs, oncles ou tantes, grands-parents, amis, chiens, chats et poissons rouges, sentent monter des bouffées d’angoisse, ou des élans de désespoir, lorsqu’ils songent que leur cher être proche, vous en l’occurrence, a gâché sa vie et les brillantes opportunités de carrière auxquelles il aurait pu prétendre, avec une intelligence comme la sienne, pour jouer les (rayer la mention inutile) a. soi-disant artistes, b. gribouilleurs, c. inactifs , d. parasites! Ils ont, les pauvres, la larme à l’œil lorsqu’on leur demande de vos nouvelles et qu’ils doivent répondre, la mort dans l’âme, que vous ne faites pas grand chose. Ils ne manqueront d’ailleurs pas une occasion de vous le reprocher et ce, jusqu’à votre dernier souffle, à moins bien entendu que vous ne décidiez de rentrer dans le droit chemin.

Quant à ceux de votre entourage qui comprennent réellement en quoi consiste cet étrange métier qui est le votre, vos conjoints pour ne pas les citer, sachez que s’ils ne pipent mot, c’est qu’ils vous jugent, au mieux masochistes, et au pire atteint de démence précoce!
Vos enfants, si tant est que vous en soyez munis, sont les seuls de vos proches chez qui vous susciterez à coup sûr une énorme fierté, parce qu’ils pourront raconter à leurs copains que leur père (ou mère) travaille « dans le cinéma », ou « à la téloche ». Cette estime filiale est garantie pendant une bonne quinzaine d’années. C’est toujours bon à prendre!

Pourquoi certains individus étranges, individus dont je fais partie, je le clame haut et fort (en même temps, puis-je vraiment le nier?) décident-ils de devenir scénaristes et, pire encore, de le rester malgré certains aspects somme toute peu reluisants? Tout simplement parce qu’à leurs yeux, c’est le plus beau métier du monde, parce qu’ils ne conçoivent pas leur vie autrement, parce qu’ils prennent tant de plaisir à l’exercer, ce métier-sensé-ne-pas-en-être-un, qu’ils en oublient volontiers les aspects négatifs. Si vous vous sentez de cette bizarre espèce, welcome on board!

Copyright©Nathalie Lenoir 2009

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