Scénario-Buzz

L'écriture entre les lignes

Ego-fiction 1/2

La confession cinématographique est en train de devenir un sous-genre à part entière ! On ne compte plus les œuvres qui traitent de leur auteur lui-même, parfois jusqu’à l’indécence.

Suffit-il de se mettre devant la caméra et de la laisser tourner pour créer une auto-fiction ou ces films reposent-ils sur une véritable travail d’écriture ? Et, si c’est le cas, comment sont-ils structurés ? Comment écrire de la fiction à partir du réel ? Peut-on collaborer avec un tiers à l’écriture d’un sujet aussi intime ?

En 2004, un Objet Filmique Non Identifié, parrainé par Gus Van Sant et  John Cameron Mitchell, créé l’événement aux festival de Sundance, puis à Cannes, avant d’être diffusé dans le monde entier. Mêlant tirages photos, super 8, DV, Tarnation est le fruit de vingt ans de journal filmique du réalisateur Jonathan Caouette. Si la démarche n’a rien d’inédit (on pense notamment à David Holzman’s Diary de Jim Mc Bride dès 1967), le succès de ce docu-fiction met l’accent sur l’engouement croissant du public pour l’autofiction.

Une écriture cathartique

Jonathan Caouette est emblématique d’une génération qui a grandi à l’ère du caméscope, du multimédia, du culte de l’image. Pour survivre à une enfance de cauchemar, le jeune homme réinvente devant sa caméra un quotidien qu’il déteste afin de mieux le fuir. Désormais trentenaire mais toujours fragile, le cinéaste entreprend de réaliser un film dont il sera le propre sujet afin d’évacuer définitivement son passé. A partir de centaines d’heures de rushes et des archives familiales (photos, anciens messages de répondeur), l’auteur retrace la tragique histoire de sa mère et le chaos de sa propre existence.

S’il n’existe vraisemblablement pas de scénario pour Tarnation, il repose sur une écriture bien plus élaborée qu’il n’y paraît. Le film peut-être considéré de prime abord comme un documentaire, mais il est bel et bien écrit, structuré, comme un film de fiction. L’histoire est construite comme un « biopic » classique : dans un premier acte, le protagoniste, « Jonathan » est tiré de son quotidien par un évènement dramatique : sa mère Renée vient de faire une overdose de lithium. Dès lors, la chronologie du récit (Jonathan partagé entre la vie d’adulte qu’il tente de construire et la prise en charge de sa mère) sera morcelée par des flash-backs narrant la douloureuse histoire familiale. La double enquête du protagoniste sert de fil conducteur à l’intrigue : il cherche à la fois à reconstituer la tragédie vécue par sa mère et à se trouver en tant qu’individu.

On aurait tort de considérer les images du passé comme de simples films de famille. Les souvenirs du réalisateur sont retranscris à travers le filtre de la fiction. Caouette crée des personnages, en particulier celui de «Jonathan», un être ultrasensible, prisonnier de son passé, qui tente désespérément de grandir. L’auteur se réinvente en enfant martyr mais surdoué dévoré par la folie d’une mère tour à tour victime et bourreau. En parlant de lui-même à la troisième personne, il insuffle la distanciation nécessaire pour basculer dans la conte. Cette narration presque enfantine a d’ailleurs une telle importance qu’elle sera littéralement présente à l’écran, découpant le récit en chapitres. Le film repose sur cette ossature subtile, fragile, qui correspond à la construction du personnage lui-même.

Le véritable kaléidoscope d’images et de sons que constitue le film correspondent au morcellement identitaire de Jonathan. Les scènes qu’il a choisi de monter sont de la pure comédie : le jeune garçon interprète toutes sortes de personnages, récitant ses propres textes ou ceux qu’il a retranscris en regardant des films, des publicités. Il fait jouer à sa mère, ses grands-parents, ses amis, des scènes soigneusement préparées (et certainement rédigées au préalable). Même les aspects purement autobiographiques sont distillés par le récit écrit. Tarnation est une pure fiction, même si «99% est vrai». Bien au-delà de l’évocation d’une enfance chaotique, cette œuvre est sous-tendue par une passionnante réflexion sur le rôle des images dans la constitution d’un être mais aussi sur leur pouvoir de manipulation, par le biais de l’écriture. C’est en recréant de toute pièce une réalité insoutenable, en faisant de sa vie une œuvre de fiction que l’auteur-personnage a fini par se construire « dans la vraie vie ».

Le film de Jonathan Caouette a rapidement fait des émules, un film très semblable vient de remporter le Prix Spécial du Jury à Sundance. A partir des quelques 3 000 heures de rushes d’un homme qui s’est filmé quotidiennement depuis son adolescence, racontant sa longue déchéance de drogué à travers son addiction au petit écran, les réalisateurs Michael Cain et Matt Radecki ont livré avec TV junkie, une réflexion sur ce besoin de faire de sa vie une fiction. Et les auteurs français ne sont pas en reste: Maïwenn vient de réaliser Pardonnez-moi, une oeuvre quasi siamoise de Tarnation même si elle est plus fictionnalisée.

Voyeurisme ou mise en abîme ?

La démarche de Jonathan Caouette n’est pas exempte de subversion, mais certains auteurs vont plus loin encore dans l’exhibitionnisme par pellicule interposée, s’amusant au passage à « casser le mythe ». Asia Argento et Catherine Breillat se sont ainsi respectivement livrées à de vertigineuses (et provocatrices) mises en abîme à travers Scarlet Diva (2000) et Sex is comedy (2002).

Dans Scarlet Diva,  Asia Argento, scénariste, réalisatrice et actrice principale, incarne une jeune actrice désabusée, Anna Battista, qui souhaite réaliser un film sur… elle-même ! Dans Sex is comedy, de  Catherine Breillat, une réalisatrice-scénariste entre en conflit avec ses jeunes acteurs au moment de tourner une scène de sexe cruciale pour son film.

Ces deux oeuvres sont très proches formellement, faisant mine de flirter avec le documentaire : structure linéaire, succession de scènes qui donnent l’impression de se dérouler « en temps réel ». Les deux auteurs s’appuient énormément sur la caractérisation du protagoniste, de manière à accentuer la ressemblance avec son modèle, mais n’utilisent pas tout à fait les même outils pour mettre en scène leurs doubles fictionnels.

Jouant la carte du faux reportage, Asia Argento caractérise Anna, « la fille la plus seule au monde », à partir d’une dynamique action-réaction. Le spectateur est invité à suivre le personnage dans son quotidien, au fil de ses rencontres, de ses errances, sans aucune censure. « Tout » est montré, jusqu’à la nausée : harcèlement d’un producteur véreux et d’un réalisateur junkie, dépression, larmes, aventures et mésaventures sexuelles, excès alcoolisés, overdose… Une fois le postulat de docu-fiction établi, l’auteur-actrice manipule le spectateur à loisir, le faisant pénétrer dans des rêves, des fantasmes, et des souvenirs sans doute créés de toutes pièces.

Au fil du récit, on sent s’installer une certaine distance teintée d’humour : personnages secondaires caricaturaux, situations tellement glauques qu’elles en deviennent comiques… Asia Argento témoigne à travers son film de la schizophrénie inhérente au métier d’acteur, cette confusion perpétuelle entre la femme et l’actrice. Elle affirme d’ailleurs avoir écrit ce film pour se « sauver la vie ».

La démarche de Catherine Breillat est nettement plus ludique mais aussi extrême. Sex is comedy, récit à peine voilé du tournage de sa précédente œuvre, A ma sœur, est clairement une réponse aux détracteurs de la réalisatrice. A travers ce film, la cinéaste affirme sa passion pour les acteurs et livre les clés de son travail : ce besoin de créer le conflit, de pousser « ses » interprètes dans leurs derniers retranchements afin d’obtenir le résultat escompté à l’écran. La construction des personnages repose essentiellement sur le dialogue et sur les relations conflictuelles du trio de tête : la réalisatrice et les deux acteurs. En ce qui concerne la protagoniste, il n’est pas question d’emprunt mais de véritable possession ; c’est bel et bien l’auteur qui s’exprime à travers la bouche de Jeanne : phrasé, intonations, propos provocateurs et coups de gueule, le mimétisme est parfait.

A travers l’intrigue, qui se concentre sur le tournage d’une scène délicate, Breillat la scénariste invite le spectateur à découvrir Breillat la réalisatrice au travail, sans aucune pudeur mais avec une certaine dose d’humour, fustigeant au passage ses crises d’ego. Le scénario est à l’honneur dans cette histoire, tant on sent la place viscérale, organique qu’il occupe dans la fabrication du film : Jeanne est prête à toutes les manipulations afin d’obtenir la scène telle qu’elle l’a écrite Breillat a écrit douze de ses treize films seule, ceci expliquant cela.

Ces deux œuvres allient avec brio sincérité et manipulation à forces égales. Si les propos peuvent provoquer chez certains spectateurs, le malaise, voire le rejet, le morceau de bravoure que constitue la démarche force le respect.

A suivre…

Copyright©Nathalie Lenoir 2007

Cet article a été publié dans le numéro 28 de la Gazette des Scénaristes.

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Auteur : Nathalie Lenoir

Nathalie Lenoir est scénariste (cinéma/TV) membre de la Guilde Française des Scénaristes, blogueuse et écrivain. Elle a rédigé des articles pour de nombreux sites web et pour la presse papier, notamment les revues Synopsis, Ciné-Studies et La Gazette des Scénaristes.