Ecrire un dialogue

Ecrire de bons dialogues est peut-être l’étape la plus difficile en matière de dramaturgie. Certains auteurs n’y parviennent d’ailleurs jamais.

La fonction de dialoguiste fut en son temps reconnue comme une profession à part entière, élevée au rang d’art par Michel Audiard ou Henri Jeanson, pour ne citer qu’eux. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare qu’on embauche un auteur uniquement pour peaufiner les dialogues d’une œuvre en pré-production.

1. Fonctions du dialogue

Dans un scénario, le dialogue a deux fonctions essentielles :

Faire avancer l’action. Comme n’importe quel élément de dramaturgie, le dialogue doit servir l’intrigue, c’est à dire, générer du conflit, de l’action.

Caractériser les personnages. Le dialogue nous renseigne sur un personnage de plusieurs manières. Il dévoile à la fois :

  • son origine sociale, son niveau d’éducation et de culture : vocabulaire employé, tournures grammaticales…
  • son origine géographique ou ethnique : éventuel accent, expressions régionales…
  • son caractère : le phrasé et le ton employés peuvent fournir de nombreux indices sur l’interlocuteur : son degré d’assurance par exemple
  • son état émotionnel : phrasé et ton trahissent le degré de nervosité, de sincérité
  • les relations des personnages entre eux : affection ou animosité, confiance ou méfiance, respect ou mépris, domination ou soumission…

Le dialogue peut également être un outil d’exposition, mais à dose homéopathique. Il permet éventuellement de situer ou dater l’action, dans la chronologie de l’intrigue. On peut l’utiliser pour donner une information au spectateur, voire un indice, mais, dans la mesure du possible, en matière d’exposition, il faut toujours privilégier l’image par rapport au dialogue. En aucun cas il ne faut compter sur cet outil pour faire comprendre l’intrigue, ni les motivations des personnages, au public.

2. Erreurs les plus fréquentes

Ce qui génère le plus d’erreurs, de maladresses dans l’écriture des dialogues, c’est sans conteste la précipitation. La création des dialogues est la dernière étape de l’écriture du scénario. Cela découle de sa double fonction. Comment illustrer la caractérisation des personnages si elle n’est pas solidement élaborée ? Comment faire avancer une intrigue qui n’est pas clairement définie au préalable ?

Petit inventaire des erreurs les plus fréquentes :

  • Le dialogue explicatif. Un personnage dit ce qu’il pense ou ressent alors que ce sont ses actes qui devraient faire passer l’information au spectateur. Si une femme envoie une assiette à la tête de son mari, on se doute bien qu’elle est en colère contre lui, il est inutile de le lui faire dire. Autre cas de figure, le personnage raconte avec force détails ce qui s’est passé dans une scène précédente, voire dans son passé, alors que l’auteur aurait pu (et dû) véhiculer cette information au spectateur par le biais de l’image.
  • La tartine de dialogue. Il n’y a rien de plus redoutable pour le rythme de l’intrigue, de plus soporifique pour le spectateur. Il faut aller à l’essentiel : des phrases concises mais efficaces, qui font avancer l’action ou traduisent l’état émotionnel du personnage, sa personnalité… A moins bien entendu que le personnage soit un grand bavard, auquel cas, la longueur du dialogue devient un élément de caractérisation.
  • Le dialogue « bouche-trou ». Les personnages devisent de tout et de rien pendant de longues minutes. L’auteur n’a pas d’idée précise pour sa scène et fait du remplissage parce-qu’il a vaguement entendu dire que la durée moyenne d’une scène est de deux minutes. S’il avait travaillé la structure de son intrigue et la caractérisation de ses personnages au préalable, il ne serait pas tombé dans ce piège.
  • Le dialogue qui véhicule le grand message de l’auteur, sa philosophie sur le monde qui l’entoure, sur les relations humaines, ou que sais-je encore. La thématique du film doit passer par les situations que vivent les personnages et leurs réactions, pas par leurs paroles.

Ces divers maux ont un seul remède : la coupe franche. Un dialogue qui n’a aucune fonction dans l’intrigue ou la caractérisation n’a aucune raison d’être. Il doit être supprimé sans états d’âmes. Un dialogue n’est pas inclus dans le scénario pour faire joli, ou pour placer un bon mot.

Quelques conseils :

  • Ne JAMAIS faire passer une information par un dialogue quand on peut le faire par le biais de l’image.
  • Dans la mesure où l’on est obligé d’utiliser le dialogue pour faire passer un élément de l’exposition, utiliser un personnage secondaire plutôt qu’un personnage principal.
  • Quant une scène s’ouvre sur une discussion entre des personnages, débuter cette scène le plus tard possible dans le dialogue : quand les personnages abordent un sujet essentiel. Le spectateur se moque totalement des salutations et des banalités échangées au sujet de la pluie et du beau temps.
  • Même chose pour la fin d’une scène. Laisser les personnages en pleine conversation plutôt que de clore la scène sur des au-revoir sans intérêt.
  • Eviter, tant que possible, d’écrire de longs pavés.
  • Donner à chaque personnage une façon de parler qui lui est propre : phrasé, vocabulaire, rythme, ton, accent… Idéalement, on doit pouvoir lire un scénario en masquant le nom des personnages et savoir néanmoins, pour chaque tirade, lequel s’exprime.
  • Créer des dialogues qui sonnent juste, apprendre à écouter son entourage, les gens que l’on croise dans la vie de tout les jours afin de s’en inspirer.
  • Soigner la ponctuation, elle donne le ton, et les respirations du texte, elle suggère l’état émotionnel des personnages.
  • Lire ses dialogues à voix haute afin de tester leur rythme, leur phrasé. Et si possible, les faire lire à un « public » (ses proches par exemple) pour vérifier s’ils sont compréhensibles et efficaces.

3. Importance du sous-texte

Ce qui fait la valeur d’un dialogue, quel que soit le genre ou le thème de l’histoire, c’est le sous-texte, ce que les interlocuteurs pensent sans le dire, mais que leurs paroles expriment, consciemment ou non. Lorsqu’une scène est bien dialoguée, le spectateur est soudain capable de « lire entre les lignes ».

Par le biais de l’ironie dramatique, le dialogue crée une complicité savoureuse avec le public, puisque qu’il connaît un élément que l’un des interlocuteurs ignore. Supposons par exemple que le spectateur ait appris dans une scène précédente qu’un personnage est condamné par une maladie. Voilà que ce même personnage dîne avec sa fiancée. Il n’ose pas lui avouer son état de santé et l’écoute deviser joyeusement au sujet des prochaines vacances. Quels que soient alors les mots que va prononcer le personnage, aussi simple soient-ils, ils auront une résonance particulière pour le public qui « sait ».

Non comptant de caractériser les personnages, de faire avancer l’intrigue, le dialogue, quand il est réussi, permet de véhiculer émotion, humour, suspense…

Si elle représente une étape particulièrement délicate, l’élaboration des dialogues est en contrepartie l’un des moments les plus gratifiants du processus d’écriture. Les personnages sur lesquels le scénariste a tant travaillé commencent alors à prendre vie. Certains auteurs abordent ce travail de mauvaise grâce, ils le bâclent parce qu’ils sont mal à l’aise et veulent « en finir » au plus vite. Cette attitude est bien entendu préjudiciable au scénario – et au futur film – dans son ensemble. Si un scénariste s’ennuie en écrivant des dialogues, le spectateur s’ennuiera en les écoutant.

Copyright©Nathalie Lenoir 2005