Ecrire une sitcom

Fleuron de la fiction anglo-saxonne, la sitcom, littéralement « situation comedy » fait les beaux jours des télévisions anglaise et américaine depuis les années cinquante. Si les chaînes françaises diffusent sporadiquement certaines de ces séries, la diffusion demeure frileuse : matinées et après-midi uniquement. Aussi, le public, à moins de bénéficier d’un accès au câble ou au satellite, connaît peu ou mal ce genre de fictions.

A ce jour, toutes les tentatives hexagonales de produire des « sitcoms made in France » ont été de cuisants échecs. Seul contre-exemple, la déferlante de séries produites par AB Productions au début des années 90. Si Hélène et les garçons et autres Premiers baisers avaient effectivement un format sitcom, si elles en adoptaient certaines conventions, ces séries étaient-elles réellement des « situation comedies » ?

Essayons de voir ensemble ce qu’est au juste une sitcom, comment on l’écrit et la fabrique.

Définition

Une sitcom, ou situation comedy, est une série qui a officiellement un format (durée de chaque épisode) de 22 minutes. En Angleterre, la tendance est plutôt de 30 minutes et aux Etats-Unis, de 20 minutes, coupures publicitaires obligent. La diffusion de la série est hebdomadaire et chaque saison compte généralement 22 épisodes. Chaque épisode est indépendant des autres, cependant, certaines saisons s’achèvent parfois en double-épisodes.

Comme son nom l’indique, une sitcom doit faire rire. Le comique repose avant tout sur les personnages. La formule de base est immuable ; la série met en scène un petit groupe de personnages : famille (Cosby show), groupe d’amis ( Friends) ou de collègues de travail (Susan) qui se retrouvent dans des situations inconfortables. En raison de la brièveté du format, ces héros sont des stéréotypes, c’est-à-dire qu’ils ont chacun un trait de caractère dominant qui les rend immédiatement identifiables pour le public : le maniaque, la pimbêche, le complexé… Chaque sitcom a un thème, elle véhicule un message qui sera illustré par chaque épisode. Par exemple, Cosby show fait l’apologie de l’harmonie familiale, alors que Married with children (Marié deux enfants en VF) clame au contraire que la famille, c’est l’enfer.

En sitcom, pas d’événement spectaculaire, le comique naît des personnages et repose sur eux : leurs actions et réactions, leurs défauts, leurs envies, font avancer l’intrigue. Puisqu’ils sont définis avant tout par leurs défauts, ce sont ces mêmes failles qui vont directement créer le conflit. Les relations entre les personnages principaux sont conflictuelles en permanence, même quand ils s’adorent : rivalités, jalousies, tension amoureuse ou sexuelle non assouvie, personnalités opposées… Les personnages se doivent d’êtres contemporains et crédibles. S’ils sont des stéréotypes, ils n’en sont pas moins des êtres riches, tri-dimensionnels, assez complexes pour générer spontanément du conflit, des intrigues donc.

Autre convention, ces séries utilisent peu de décors, trois ou quatre en général, et principalement des intérieurs. La raison est très simple : le rythme et les contraintes du tournage, comme nous le verrons un peu plus loin, interdisent les fantaisies en la matière.

Chaque épisode se concentre sur un personnage et particulier et le met face à une situation délicate. Plus ce protagoniste tente d’arranger les choses, plus elles s’enveniment, jusqu’au dénouement final. Concrètement, voici comment se structure l’épisode :

  • Une scène d’amorce ouvre l’épisode, avant le générique. Si elle n’a pas de rapport direct avec l’histoire qui va se dérouler, au moins en annonce-t-elle le ton, voire le thème.
  • Au cours du premier acte, le protagoniste se trouve face à un conflit. A la fin de cet acte, relativement court, la situation doit être limpide pour le spectateur.
  • Première coupure publicitaire.
  • Le deuxième acte, le plus long, montre le personnage se débattre avec son problème. Plus il en fait, plus la situation s’aggrave. L’acte s’achève sur un premier climax : le problème semble insolvable.
  • Deuxième coupure publicitaire.
  • Dans le troisième acte, le plus bref des trois, la tension s’accroît mais le personnage trouve une manière d’arranger les choses. Lors du second climax, le conflit est résolu et le protagoniste tire un enseignement de cette aventure.
  • Parfois, une scène de chute est incluse dans le générique de fin. C’est un dernier clin d’œil comique au spectateur.

A noter que chaque épisode contient une intrigue principale, que nous venons de décomposer, mais aussi une ou deux sous-intrigues concernant d’autres personnages.

Le dialogue joue un rôle essentiel. Il renseigne le spectateur sur les personnages : ils ont chacun une manière de s’exprimer (rythme, accent, vocabulaire) qui en dit long sur leur personnalité, mais aussi sur les émotions qui les animent. Dans l’article sur la caractérisation, nous avons vu qu’un personnage se définit avant tout par ses actions et réactions. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que, dans une sitcom, le personnage agit et réagit principalement avec des paroles. Il ne s’agit pas seulement pour l’auteur d’aligner les bons mots mais avant tout de caractériser ses personnages avec une précision de chirurgien.

Vous l’aurez compris, avec un format si court et autant de règles techniques, l’écriture d’une sitcom requiert beaucoup de virtuosité de la part de son auteur. Sans oublier le Saint Graal : faire rire le public environ toutes les 13 secondes ! Comment font ces scénaristes pour s’assurer une telle adhésion du public ? C’est ce que nous allons voir à présent.

Conception

Selon les normes américaines, le scénariste de sitcom doit faire rire le spectateur toutes les 13 secondes, soit à chaque réaction d’un personnage. Même le meilleur auteur du monde ne peut prédire « sur papier » qu’un épisode aura une telle efficacité. C’est la raison pour laquelle les sitcoms sont enregistrées en public. Cela permet d’affiner le scénario, de reprendre certains dialogues en fonction de leur impact sur le spectateur. La sitcom est un travail constant de réécriture et de collaboration. Ce qui fait la valeur de ces séries anglo-saxonnes, c’est la façon dont elle sont élaborées. C’est une conception quasi industrielle, de l’idée initiale jusqu’au montage.

Tout d’abord, sur une série de ce genre, il n’y a pas auteur mais une équipe complète, un staff d’écriture, huit scénaristes en moyenne. Lors de brainstormings, chacun propose des idées d’intrigues et les confrontent aux opinions des autres auteurs. Au bout de quatre ou cinq jours, le staff se met d’accord sur une douzaine de résumés d’épisodes et chaque auteur dispose d’un ou deux jours pour écrire le traitement de l’épisode qui lui a été attribué.

Deuxième étape, le staff se réunit à nouveau afin que chaque auteur puisse soumettre son travail. Chaque épisode est donc disséqué par le groupe afin d’en déceler les forces et les faiblesses et de vérifier les cohérences avec les conventions de la série (caractérisation, intrigues antérieures…). Chaque auteur repart ensuite avec un scénario d’épisode à écrire, pas nécessairement celui pour lequel il a écrit un traitement ; il a une semaine devant lui.

Suivons maintenant le parcours d’un épisode en particulier :

  • Le mercredi, vers midi, producteur, scénariste, réalisateur et acteurs font une lecture du scénario. Chacun expose ses critiques et idées.
  • Le staff d’écriture retravaille l’épisode pendant tout le reste de l’après-midi, et de la soirée si nécessaire.
  • Le jeudi matin, les acteurs apprennent leur texte et répètent l’épisode avec le réalisateur.
  • Le jeudi après-midi, les acteurs jouent l’épisode devant auteurs et producteur. De nouvelles modifications sont demandées.
  • Le jeudi soir, le staff d’écriture revoit donc sa copie.
  • Le vendredi, nouvelle répétition avec les acteurs.
  • Eventuelle réécriture le vendredi soir.
  • Le lundi matin, les acteurs répètent avec le réalisateur. Ce dernier prépare son découpage technique. A ce stade, le scénario est sensé être définitif.
  • Le mardi soir, l’épisode est tourné en public.
  • Pendant les deux semaines suivantes, l’épisode est monté, coupé, remanié.
  • L’épisode est diffusé environ un mois après le tournage.

Un épisode est donc tourné le mardi soir, le lendemain a lieu la première lecture de l’épisode suivant. Durant les neuf mois que dure l’élaboration d’une saison de sitcom, la vie de tous les intervenants, producteurs, auteurs, réalisateurs, acteurs, techniciens, ressemble à un marathon permanent.

A quand des sitcoms made in France ?

Dans les années 90, un raz de marée de séries AB Productions ont déferlé sur TF1 et France 2. Le succès fut foudroyant mais bref. Il s’agissait finalement plus de feuilletons sentimentaux que de comédies. Quant aux réactions des spectateurs, elles étaient aussi factices, que les perruques de certains acteurs puisqu’il n’y avait pas de tournages en public. Aussi « Hélène et les garçons », « Le miel et les abeilles », « Les filles d’à côté » et autres « Salut les Musclés » disparurent-ils de nos écrans aussi vite qu’ils y étaient apparu. Il y a quelques années, Canal+ s’est lancée dans l’aventure sitcom, avec une volonté très nette d’appliquer les recettes anglo-saxonnes en la matière. C’est ainsi qu’Evamag, Mes meilleurs copains, H ont vu le jour… sans vraiment rencontrer leur public. Y-a-t-il une incompatibilité entre la sitcom et le public français ?

Depuis les années cinquante, I love Lucy, Bewitched (Ma sorcière bien-aimée en VF), Green acres (Les arpents verts en VF), Who’s the boss ? (Madame est servie en VF), Punky Brewster, Arnold et Willy , « Cosby show », The Nanny (Une nounou d’enfer en VF), Rosanne, et plus récemment Mad about you (Dingue de toi en VF), Friends , Dharma & Greg ou Will & Grace nous réunissent derrière nos petits écrans. Alors, pourquoi n’y a-t-il pas de sitcom française ? Mauvaise politique des diffuseurs ? Manque de savoir faire des producteurs ? Manque d’auteurs compétents ? Toujours est-il que chaque auteur ou producteur a dans ses tiroirs au moins un projet de sitcom et qu’aucune ne voit le jour. Le récent succès des séries comiques de cinq minutes, comme Un gars une fille ou Caméra café, nouveau genre de fiction finalement proche de la sitcom, va-t-il relancer l’intérêt de nos diffuseurs pour la situation comedy ?

Copyright©Nathalie Lenoir 2004